- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 25 décembre 2011

du passage des ans


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« Au commencement était le Verbe. »
 Saint-Jean l'Evangéliste





Bonjour à toutes et tous!

En ce jour si particulier- ne fêtons-nous pas la naissance de l'enfant Lumière!, il m'apparaît primordial de penser à la racine *ei-: "aller, sortir".

- Mais quel est le rapport, grands dieux??

*ei- a notamment donné le russe ИДТИ / ЕХАТЬ ("idti" / "iéxhatj"): "aller", le gallois littéraire wyf: "je suis", lit.: "je vais", le latin exitium, initium, ("sortie", "commencement"), les français itinéraire, issue, initiation, ambition, circuit ...


Dans sa forme allongée, cette racine *ei- a donné *ya- qui a dû désigner une très ancienne divinité dont le nom précis est hélas perdu, mais qui a perduré pour devenir le Janus des Romains.

Janus

- Oui, et alors??

Eh bien, Janus, dieu à deux faces, l'une regardant vers le passé, l'autre vers l'avenir, représentait le passage.

- Certes, mais venons-en au fait, voulez-vous?

Nos lointains ancêtres connaissaient les grands cycles naturels ; ils en avaient probablement même une conscience plus aiguë que la nôtre.

Et ce dieu indo-européen qui allait, bien plus tard, devenir Janus était célébré... aux solstices!

Vous commencez à voir le point commun avec la Noël?

Car Janus (Iānus), dieu des passages, présidait aux solstices: passage des ténèbres à la lumière (entendez le solstice d'hiver, ce moment très particulier de l'année où les jours sont les plus courts et vont enfin se rallonger), et passage de la lumière aux ténèbres (entendez le solstice d'été, où les jours sont les plus longs et vont progressivement se raccourcir).

C'est d'ailleurs Janus qui se cache sous la date de célébration des deux Saint-Jean du christianisme: on fête Saint-Jean l'Evangéliste le 27 décembre, et Saint-Jean le Baptiste le 24 juin, aux solstices...

Les deux Jean sont toujours les deux faces de Janus...


Et ce n'est pas non plus pour rien que l'on a fixé le 25 décembre comme jour de naissance de "l'enfant-Lumière" le Christ, évidemment.

Quel plus beau symbole que celui de la lumière qui revient peu à peu parmi les hommes...


C'est sur cette même racine *ya- que le latin, très pragmatiquement, a formé janua: la porte.
De la racine *ya- provient l'anglais "janitor": le portier, le concierge.

Janus, dans la Rome Antique, dieu des passages, est naturellement devenu le dieu des portes...


Et c'est toujours à partir de *ya- que s'est formé le français "janvier"!
Car le mois de janvier est la porte de l'année nouvelle...


- Tiens, et "solstice"? Rien d'indo-européen là-dessous, mmh?

Eh bien si!

"Solstice", "arrêt du soleil", provient, par le latin solstitium, de la combinaison de deux racines proto-indo-européennes...

  • *sawel-: "soleil", qui, outre le français soleil via le latin sol, a donné le sanskrit "सूर" (sūra), l'anglais sun, le néerlandais zon, l'allemand Sonne, le russe солнце ("solntsé") ... 

et 

  • *stā-: notamment "être debout, immobile", "arrêt".




Joyeux Noël, très bon solstice à toutes et tous! Passez bien la porte...!




Frédéric

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dimanche 18 décembre 2011

lune, lumière et mesure






Le proto-indo-européen avait une racine pour désigner "la lune", mais curieusement, le mot français "lune", tout en étant parfaitement issu du proto-indo-européen, est dérivé d'une toute autre racine, désignant, elle,  "la lumière"...

La lune vue par les grands malades du "Mighty Boosh"


En effet, "lune" en passant par le latin luna, provient du proto-indo-européen *leuk-: "lumière", "clarté".

"Lunaire", évidemment, "lunatique", mais aussi "lunettes" en sont directement issus...

Cette racine *leuk- , qui a également donné, en passant par le vieux germanique leuk-to, l'allemand "Licht" ou l'anglais "light", a surtout créé de nombreux dérivés en latin, repris par la suite dans d'autres langues telles le français, l'allemand, le néerlandais ou même l'anglais.

On lui doit ainsi:
  • le latin lux, qui donnera "Lucifer" le porteur de lumière, mais aussi "luciole", et "luzerne" (en raison de l'aspect brillant des graines de la plante!) 
  • le latin lumen (également "lumière" dans un sens plus restreint), d'où l'on déclinera "luminaire", "lumineux", "illuminé"  
  • le latin lustrare, qui donnera "illustrer
  • et même le latin lucubrare ("travailler de nuit à la lumière d’une lampe").
    A l'origine, ce mot désignait donc un travail de nuit, long et pénible.
    Mais il en est venu à prendre un tout autre sens, péjoratif: celui d'une théorie laborieusement construite, obscure et peu sensée... Les "élucubrations"!

- Mais, quid alors de cette fameuse racine indo-européenne qui désignait "la lune"?
- Oui oui, on y arrive! On n'est pas aux pièces non plus...

La racine proto-indo-européenne qui signifiait "lune" *meHn- (ou *meHs-, *menes-) - et c'est là que ça devient intéressant - est un dérivé du verbe *me-, "mesurer" (qui a donné le français mesurer, l'anglais measure...).

Car oui, la lune permet de mesurer le temps qui passe, avec comme unité le mois (le mot français "mois"étant, lui, bien dérivé de *menes-, tout comme l'italien "mese" ou l'espagnol "mes").

La proximité phonétique des termes anglais month (mois) et moon (lune) n'est évidemment pas fortuite, les deux mots étant bâtis sur une seule et même racine.


Alors que les langues latines n'ont conservé de *menes- que la notion de "mois", les langues germaniques ont conservé les deux notions, en les distinguant par des formes différentes.

Dans le cas de "mois", le mot germanique était "*maenoth" qui est devenu en allemand "Monat", en néerlandais "maand", en suédois "manad", en danois "maaned" ...


Mais donc, mois et mesurer sont issus d'une même racine.

Mais saviez-vous que remède, médecine, médication, mais aussi méditation sont également construits sur cette même racine?

Car, finalement, tout est question de mesure, de dosage, d'équilibre...




Frédéric


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dimanche 11 décembre 2011

Bacon, souris et coeur, Bart et les gaufres


article précédent: des Bantous aux Teutons



Connaissez-vous  la théorie des six degrés de séparation?





Nous serions reliés, d'une façon ou d'une autre, à tout autre de nos contemporains, par une chaîne relationnelle de six personnes au maximum.

De cette théorie est né un jeu totalement débridé: "les Six degrés de Kevin Bacon", consistant à trouver le lien le plus direct qui permettrait de relier l'acteur Kevin Bacon avec tout autre comédien, réalisateur, producteur ...


Ainsi, pour trouver le lien entre Elvis Presley et Kevin Bacon:

Elvis Presley a joué dans "Change of Habit" (1969) avec Edward Asner; et le même Edward Asner jouait dans "JFK" (1991) avec Kevin Bacon. 

CQFD.

Eh bien, je vous propose de jouer de la même façon avec deux mots courants et bien connus. 
Surtout pour vous qui lisez ce billet en ce moment; vous allez vite comprendre!


Quels seraient les degrés de séparation (proto-indo-européens bien entendu!) entre...


"Souris" et "Web"?
...

...


Allons-y, jouons:

"Souris"est un mot relativement récent, provenant du français médiéval soriz (1175).

En revanche, son nom scientifique est bien "mus musculus". 
Et nous y retrouvons la racine proto-indo-européenne *mus-: souris, rat
Qui a donné l'anglais mouse évidemment, ou même musaraigne (lit.: "souris-araignée", car longtemps réputée pour avoir une morsure aussi venimeuse que celle de l'araignée!).

Quant à lui, l'anglais "Web", provenant du verbe proto-indo-européen *webh- ("aller et venir", d'où "tisser", "natter", "tresser"), désigne "ce qui provient du métier à tisser", "le tissu", "ce qui est tissé".

"Web", en anglais, c'est donc la toile tissée
Comme celle de l'araignée ("spider web": "toile d'araignée").

CQFD. 

C'est tordu, certes, mais pas plus que la relation entre Kevin Bacon et Elvis Presley...


Mais revenons un instant sur la racine *mus-:

Saviez-vous que le latin musculus ("petite souris") a donné le mot "muscle"? 
Car un muscle au travail peut évoquer la forme oblongue d'une souris...!

C'est aussi cette racine indo-européenne *mus- qui a donné le grec myo, que l'on retrouve dans myocarde: le muscle cardiaque.


Cette façon de récupérer la racine désignant un objet X (ici *mus- désignant la souris), pour nommer un objet Y dont l'apparence physique rappelle l'objet X (en l'occurrence le muscle ressemblant à une souris) n'est pas rare.

Sur un plan strictement belgo-(ridiculo?)-belge, onze Bart national(iste) a la réputation d'aimer les gaufres... 

Mais quoi de plus naturel! (pour tous les non-Belges, voici Bart)

Le nom "De Wever", issu de la racine *webh-c'est "le tisserand" (même origine pour le nom de famille "Weber"). 

(Bien que, je vous l'accorde, onze Bart aimerait plutôt détisser que réellement "tisser").


Mais mon point n'est pas de comparer Bart à une gaufre...

Là où je veux en venir, c'est que le mot "gaufre" provient de la même source proto-indo-européenne *webh-, évoquant plus précisément ici "ce que l'abeille tisse, fabrique": la structure en "nid d'abeille",  le "rayon de miel" (l'allemand "Wabe" - le nid d'abeille, en est tiré).

Ce à quoi ressemble effectivement une gaufre... (Néerlandais "wafel", anglais "waffle"...)

un muscle ressemble à une souris => on le nomme d'après la souris
une gaufre ressemble à un nid d'abeille => on la nomme d'après le nid d'abeille


Tiens, curieux, me direz-vous, ce "g" français de "gaufre", que l'on retrouve sous la forme "w" en anglais dans "waffle"...

Oui et non: pensez aux paires "Guillaume - William", "garantie - warranty", "garder - to watch", "gaspiller - waste"...




Frieden Ricks



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dimanche 4 décembre 2011

des Bantous aux Teutons





Saviez-vous que le terme "Bantou" (provenant en droite ligne de l'anglais "bantu"), est tout simplement le pluriel du mot "ntu" dans plusieurs langues bantoues - le préfixe "ba-" correspondant à un ensemble, une classe, donc marquant l'idée de pluriel.

Et "ntu" signifie la personne! 
Les Bantous, ce sont "les gens". Tout simplement.


Art mural bantou


- Mais? Maître Sun, les langues bantoues ne sont pas indo-européennes?
- Tu as raison Petit Scarabée, mais la racine proto-indo-européenne *teuta- exprimait la même idée: la tribu, les gens, par extension: le peuple.

Cette racine se retrouve, en lituanien par exemple, sous la forme tauta.

En vieux prussien, elle s'est déclinée en tauto, qui a donné Teutons, Teutonique, mais aussi DeutschDutch!

Les Teutons ne se qualifiaient pas: ils étaient simplement "les gens".

Quant à l'appellation Bantous, en réalité - et comme cela m'a été soufflé! -, elle n'est que l'invention d'un philologue allemand, Wilhelm Bleek, par quoi il donnait un nom générique aux langues de la région. Les langues bantoues, quoi. 





Frédé-ric (ou Владимир "Vladimir"?)

Pour rappel (voir Mort, nectar et liquidation de dette), le prénom "Frédéric", constitué des deux racines *prēy- [à l'origine: "aimer", véhiculant plus tard l'idée de "réconciliation, paix, sérénité", et décliné en Frieden] et *reg- ["mener", "rectifier", qui donna "rex", "roi", "rajah", "rectitude"], peut signifier "le pouvoir de la paix", "le roi pacifique"...

Влад (Vlad) c'est aussi "le pouvoir" (comme dans Владивосток, "Vladivostock": "le pouvoir de l'Orient", ou encore "le seigneur de l'Est..."Восток désignant l'est). 
Et "мир" ("mir") c'est la paix! 

Oui enfin, pas toujours... мир c'est aussi "le monde"!

Владимир "Vladimir", c'est donc peut-être, comme "Frédéric": "le roi pacifique", ou alors c'est carrément "le pouvoir sur le monde", "la puissance absolue"...

A vous de choisir.

Evidemment, si vous prenez l'illustre Vladimir Poutine comme base de votre réflexion, ce sera probablement vite réglé.


- C'est ici Frédéric qui vous parle, du futur: je peux vous le dire maintenant: il y a une troisième façon de lire Vladimir, vous la découvrirez dans cinq ans, dans Walter, héraut d'armes à Vladivostok -




dimanche 27 novembre 2011

Mort, nectar et liquidation de dette


Les deux racines proto-indo-européennes ...


  • *nek-1 ("mort", qui a notamment donné le français "nécrose") et 
  • *terə-2 ("franchir", "surmonter", "vaincre", "venir à bout", qui a donné l'anglais "through": à travers
ont, associées, donné le grec nektar, le nectar, la divine boisson, qui permet de dépasser la mort, et donc apporte l'immortalité.







A noter que les racines *mer-, *mor-, *mr-to- (respectivement "la mort", l'adjectif/nom "mort" et le verbe "mourir") sont à l'origine d'une multitude de mots dans beaucoup de langues indo-européennes, dont notamment:

  • le germanique commun *mur-thra- (meurtre), l'ancien perse amariyata (il est mort), le latin mortuus (mort), le sanskrit marate' (il meurt), 
et dans le sens de "mourir":
  • le français mourir, bien sûr, le celte commun *mr@, l'irlandais marbh, le perse mordan, le népalais marnu, le penjabi merna, le baltique commun *mir- / *mer- ...


Enfin, en arménien nous retrouvons le mot mard (qui désigne simplement "un homme": un mortel)


Mais saviez-vous que l'amortissement de votre voiture ou de vos emprunts provenait de la même racine *mer-? Dans le sens d'éteindre, de liquider! (les chocs ou la dette...)


PS: il est de coutume de placer un astérisque (eh oui, l'astérisque, la petite étoile, est masculin! - Bescherelle est ton ami) devant les racines ou les formes qui n'ont pu être attestées par l'écrit, et qui ont donc été recréées uniquement sur base de la linguistique comparée ou d'autres approches linguistiques.




Frédé-ric ("le pouvoir de la paix", "le roi pacifique") (fréd*prēy- à l'origine: "aimer", véhiculant plus tard l'idée de "réconciliation, paix, sérénité" et ric*reg- "mener", "rectifier", qui donna "roi", "rajah", "rectitude")


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samedi 26 novembre 2011

Le pourquoi et le comment


Mais enfin, de quoi me parlez-vous Monsieur?


Une langue préhistorique
L'indo-européen (ou plus précisément le proto-indo-européen), est une langue en reconstruction, forcément hypothétique, recréée par la comparaison linguistique des langues actuellement ou anciennement parlées en Europe, en Inde et en Perse. Il s'agit donc d'une langue préhistorique, datant d'au moins sept millénaires, à l'origine de la plupart des langues encore parlées en ces contrées - les langues indo-européennes, donc! - (avec de notables exceptions, comme le basque, mais je ne tiens pas à me chamailler le moins du monde avec ces braves gens).


Mais d'où viennent tous ces gens?
On a pu, simplement par le vocabulaire retrouvé, établir certaines caractéristiques du paysage proto-indo-européen: la présence de plusieurs essences d'arbres, le chêne notamment, la présence d'abeilles, de champs labourables, d'animaux sauvages... Par ailleurs, des découvertes archéologiques ont pu corroborer les hypothèses soutenues par les recherches linguistiques.

(PS, fin 2014: selon Jean-Paul Demoule, archéologue, aucune preuve archéologique objective ne permettrait de confirmer l'existence, et a fortiori la localisation de ce peuple.)

Deux théories prédominent sur la localisation du peuple indo-européen original: on situe les tribus d'origine en Anatolie, ou bien plutôt dans la steppe pontique (au nord de la Mer Noire).

Mais quelle que soit l'option choisie, ce peuple se serait lentement et progressivement répandu et dispersé dans plusieurs directions, formant de nouveaux groupes. Au sein de ces groupes, la langue originelle aurait fini par s'altérer lentement, le phénomène continuant de dispersion en regroupement... 



Dynamique des groupes
Comme conséquence, la langue parlée par chacun de ces groupes (branches) et sous-groupes, tout en gardant une base commune, s'est petit-à-petit différenciée en d'autres langues - chaque langue d'un même regroupement gardant cependant avec les autres langues du même groupe des rapports plus étroits du simple fait de leur proximité géographique.



A la fin du voyage, les grands groupes linguistiques que nous connaissons à l'heure actuelle en Europe, Inde et Perse étaient constitués: les langues baltes, celtiques, germaniques, helléniques, indo-aryennes, iraniennes, romanes et slaves (l'albanais et l'arménien, tout en étant bien des langues indo-européennes, ne pouvant être formellement rattachés à l'un ou l'autre de ces grands groupes connus; le grec étant parfois également représenté hors groupe linguistique).


Au sein de ces grands groupes, les langues ont bien entendu continué à évoluer. Mais toujours en conservant les traces de leur lointaine langue mère.


Des racines aux branches
On estime à présent que dans une langue d'origine indo-européenne comme le français ou l'anglais par exemple, un tiers des racines qui constituent les bases lexicales des mots sont issues en droite ligne de la langue proto-indo-européenne, un tiers des racines sont liées au grand groupe linguistique auquel appartient la langue (roman ou germanique pour ce qui est respectivement du français et de l'anglais), et qu'enfin le dernier tiers des racines utilisées par la langue sont une invention propre à cette langue.

En d'autres termes, un tiers des racines lexicales de la langue française proviendraient du proto-indo-européen, un autre tiers de ses racines serait commun aux autres langues romanes (l'italien, le roumain, le portugais ...) et enfin le tiers restant de ces racines lexicales ne se rencontrerait uniquement que dans le français.


Les mots sous les mots 
Avec ce "dimanche indo-européen", j'ai voulu partager ma passion pour cette langue préhistorique. Je voulais être archéologue mais fis des études de langues...

Sans trop y penser, j'ai concrétisé ce vieux rêve, en m'émerveillant à retrouver sous les mots de nos langues actuelles les traces de notre très (très!) lointain passé.

Tout comme l'on retrouve sous les autels chrétiens les traces des cultes romains, celtes, voire plus anciens encore...


Une langue tout sauf morte
Je ne suis certes pas un linguiste de profession, et n'offre ici que ma vision, fondamentalement subjective et limitée, de l'indo-européen et des relations qu'il permet d'établir entre langues, concepts, idées, mots.

Sans trop le réaliser, nous parlons encore tous les jours cette langue de nos lointains ancêtres, qui n'est qu'enfouie sous quelques gravats langagiers, mais sert toujours de soubassement à nos constructions linguistiques plus modernes.


Un peu de méthode, mon ami
Pour retrouver cette langue mère, on a procédé par analogie, par comparaison des mots d'une langue à l'autre.

Pour faire simple, on s'est aperçu que des mots exprimant le même sens, "père", par exemple, existaient dans plusieurs langues indo-européennes, que ces mots se ressemblaient, mais avec quelques particularités (le son "v" dans cette langue correspond à un "f" dans cette autre, ou à un "p" dans cette troisième... ).

Et que des règles identiques semblaient s'imposer sur la transformation d'autres mots.

Que donc, nous avions affaire à des constantes.

En prenant ces différents mots issus de diverses langues indo-européennes, en étudiant la façon dont ils avaient comparativement dérivé phonétiquement, on a pu, par réflexion, analyse et association, retrouver ce que devait être le mot original proto-européen (ou du moins la racine syntaxique, car ne l'oublions pas, nous ne pouvons qu'émettre des hypothèses sur cette proto langue disparue depuis des millénaires).

On a procédé, en quelque sorte, à du reverse engineering: on est parti de la réalisation finale pour découvrir le code original.

On en est même venu à établir des lois de transformation phonétique (voir les lois de Grimm, de Verner, ... ), qui se déclinent sous forme de tableaux: tel phonème original se transforme ainsi dans telle langue, et ainsi dans telle autre.

Voir l'article de Wikipédia sur "père":

Indo-européen : *ph₂tér

De la complexité, le mystère
L'analyse linguistique comparée, à l'origine de la redécouverte de l'indo-européen, a mis en évidence sa richesse, voire sa complexité.

Et nous oblige à porter un autre regard sur ces locuteurs, hommes "pré-historiques" (comme s'il y eut un temps où il n'y avait pas d'histoire, où ceux qui y vivaient étaient tellement frustes et proches de l'animal qu'on ne peut décemment pas les associer à l'histoire de l'humanité, à notre histoire à nous, nous les hommes de la science et de la modernité).

Car la langue de ces prétendus demeurés, telle qu'elle nous apparaît maintenant, était loin de ressembler à des borborygmes monosyllabiques.

Que du contraire: elle possédait toutes les déclinaisons du sanskrit, utilisait la notion d'imperfectif et de perfectif (encore présente dans le russe), connaissait au moins trois modes, ainsi que plusieurs voix, plusieurs niveaux de pluriel, et puis des préfixes, des suffixes, et un vocabulaire constitué de mots originaux ou composés ...

Ce vocabulaire, par ailleurs, nous permet de mieux connaître la société de ces hommes "primitifs", leurs modes de pensée, leurs croyances.

Et nous force à revoir notre vision sur eux, et sur notre prétendue modernité.

Il y a aura toujours un mystère pour moi: nous savons à présent que l'évolution linguistique va toujours systématiquement vers la simplification.

Mais comment cette langue mère a-t-elle pu devenir aussi complexe?

Combien d'autres millénaires aura-t-il fallu pour simplement qu'elle se constitue, bien avant qu'elle ne devienne ce proto-indo-européen qui allait faire naître tant d'autres langues?


La langue par le monde
Le monde qui nous entoure conditionne notre langue (il suffit de penser aux dizaines de mots simples ou composés présents dans certains dialectes inuits pour simplement décrire la neige: "la neige en train de tomber", "la neige sur le sol", "la neige récemment tombée", "un fin manteau de neige déposé sur un objet", "une couche de neige dont la surface est gelée", "une épaisse couche de neige craquante sous les pas"...).


Le monde par la langue
Mais le phénomène inverse est tout aussi vrai!: nous nous représentons le monde qui nous entoure par notre langue.

C'est par le biais de notre langue que nous percevons la réalité, aussi surprenant que cela puisse paraître.

C'est du moins ma conviction. Notre langue nous permet d'organiser notre monde, de le codifier, de l'ordonner; nommer les choses, c'est en quelque sorte les sortir du chaos, se les approprier aussi.

La finesse dont notre esprit est capable, l'éventail complexe de nos sentiments ne peuvent vivre en nous que par le véhicule de la langue que nous parlons!

Car avant de les exprimer, ces mots, nous les créons mentalement. Nous pouvons d'ailleurs à grand peine imaginer quelque chose sans y mettre un mot.

Visualisez un objet sans lui accoler son nom: c'est pratiquement infaisable!


Réalité et subjectivité
Ce qui n'arrive pas à notre cerveau par le prisme de notre langue nous est, pour ainsi dire, tout simplement inconnu, ou en tout cas nettement atténué.

Un locuteur francophone chez les Inuits verra de la neige, plus ou moins récente, plus ou moins tassée, plus ou moins gelée...

Alors que le locuteur inuit aura déjà, par sa seule langue, analysé la situation, et saura manifestement plus vite s'il peut marcher sur cette neige, si elle est bonne à faire des blocs...


Mais au fait, qu'est-ce que la réalité? 
La réalité nous apparaît différente en fonction de notre langue!

Devant quelqu'un qui nage entre les deux berges d'une rivière, un francophone verra quelqu'un qui traverse la rivière à la nage, alors qu'un anglophone verra quelqu'un qui nage à travers la rivière (who swims across the river).

La réalité est la même, mais la perception que l'on en a est différente, fonction de la langue par laquelle on la perçoit.
Dans cette champêtre vision au bord de l'eau, pour le francophone le but l'emporte sur l'action, alors que pour l'anglophone, l'action passe avant tout.

Chacun a vu la même chose, chacun l'a interprétée, inconsciemment, par la langue de ses pensées.

Alors, rendez-vous compte!

Comme le monde que percevaient les Indo-Européens devait être riche, subtil, ordonné, pour des gens qui parlaient une langue si riche et complexe ...

D'où la complexité inhérente à toute traduction!

Oui, "traduttore, traditore", bien sûr! ("Traducteur, traître").

Ou encore "Traduc, trouduc", pour verser dans une certaine vulgarité emminament jouissive.

Et quelle belle chose que d’apprendre d'autres langues!
C'est autant de nouvelles visions du monde que l'on peut acquérir.


Transmettons, il en restera toujours quelque chose
D'où l'importance aussi de transmettre un glossaire, une syntaxe riches aux jeunes générations.

En grossissant le trait, j'en viens à penser qu'un individu possédant un vocabulaire limité, ayant une expression syntaxique réduite, ne peut vraiment percevoir - et donc aussi ressentir - parmi les myriades de teintes subtiles que constituent les sentiments et les émotions humains, que quelques couleurs primaires, correspondant à des émotions pratiquement animales ou instinctives (peur, angoisse, haine, domination...).

Il m'apparaît - j'exagère certainement - que pour celui qui ne possède que quelques formes basiques pour exprimer ses émotions ("j'te kiffe grave", "j'te nique, bouffon", "tu m'prends la tête" ou encore "j'vais te tuer"), la vision du monde, le rapport avec l'autre - et de grâce, pas le rapport à l'autre! - l'expression, le ressenti au sens large, en seront réduits d'autant, car il ne pourra percevoir, ressentir, toute l'étendue subtile des émotions humaines, et se verra ainsi, bien malgré lui, contraint à employer la brutalité, la force, dans ses relations sociales, incapable qu'il est de ressentir des émotions plus subtiles, plus douces, sur lesquelles il ne peut mettre de nom.

La langue est créatrice

Etre privé de langue, c'est perdre son pouvoir d'imagination, son humanité.


Cette perte des valeurs humaines, cet appauvrissement du comportement et du sens social qui semblent caractériser certains de nos contemporains ne pourrait-elle s'expliquer, au-delà des causes sociologiques et autres carences économiques, sociales et affectives, par une déréliction du langage?

Vous pourrez me dire que c'est bien là un raisonnement de vieux con, et qu'il convient peut-être mieux de s'atteler à guérir notre société malade plutôt qu'à gloser sur le manque de vocabulaire d'une partie de la population.

Et vous aurez parfaitement raison.

Et en plus je suis d'accord avec vous.



Périodicité du "Dimanche indo-européen"
Ben, je vais essayer de le publier tous les dimanche, en fait.
Je ferai tout pour, en tout cas...
Il paraîtra également sur twitter


Encore une ou deux choses
Euh, en me baladant sur Internet, je constate avec effroi que l'"indo-européanisme" affiché sur certains sites a de singuliers relents de repli national, identitaire et anti-démocratique.

Cette récupération politico-minablo-fasciste de la linguistique comparée des langues indo-européennes est simplement, soyons clair, une escroquerie.

Ces sites aux idées répugnantes - c'est mon avis, passant, si tu n'es même pas capable de te souvenir, passe ton chemin! - semblent associer ligne de sang, culture et langage, si vous voyez ce que je veux dire.

Or, sachons-le et crions le bien fort, si nos langues sont devenues si riches et belles - et elles ne cessent d'évoluer! - c'est par les incessants échanges interculturels, par les migrations, par les contacts avec d'autres humains, venus d'autres horizons.


Notre langue est le produit du multiculturalisme

La langue, c'est un outil de communication, pas de repli sur soi.



Remerciements
Ce "dimanche indo-européen" est dédié au Professeur Monsieur René Hotterbeex, qui ne pouvait pas savoir,  il y a plus de 25 ans, qu'il m'insufflait par son improbable cours d'indo-européen de deuxième Licence, le goût pour cette langue préhistorique, et à qui je n'ai jamais vraiment dit "merci".

Pour cela comme pour d'autres choses. Etrangement, l’expression "jeune con" me vient à l'esprit.

Merci Monsieur Hotterbeex.


Je remercie également Anu Garg, concepteur de la newsletter A.Word.A.Day à laquelle je suis abonné depuis si longtemps, et qui m'a avec simplicité et gentillesse conseillé sur le choix d'un dictionnaire de racines indo-européennes: The American Heritage dictionary of Indo-European Roots, par Calvert Watkins

Je me suis également basé sur d'autres travaux: "Mitra-Varuna" de Georges Dumézil, ou encore "Le vocabulaire indo-européen, lexique étymologique thématique", par Xavier Delamarre

Voyez la liste complète des ouvrages consultés sur le blog lui-même! 
(onglet les sources, dans le menu du blog)




Frédéric




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