- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 27 janvier 2013

Oh les filles, oh les filles


article précédent: Here comes the son



Watching your daughter being collected by her date
feels like handing over a million dollar Stradivarius to a gorilla. 
Jim Bishop

(Jim, si tu me lis (et que tu es un peu moins mort): préciser ce prix de un million de dollars est pour moi vulgaire et inutile; la seule mention de Stradivarius suffit déjà amplement à mesurer la valeur intrinsèque de l'instrument auquel tu fais référence. C'est comme si pour toi la valeur d'un Stradivarius se mesurait en dollars???)


Bonjour à toutes et tous!


"Son" (le fils anglais) était notre mot de dimanche dernier?
"Daughter" sera celui de ce dimanche-ci!

"Daughter", bien sûr, c'est "fille" en anglais, l'enfant de sexe féminin.

Quel beau mot, je trouve, prononcé "dautteh", l'accentuation étant mise sur le "au", et puis, ce "r" final estompé dans un souffle… (je parle ici de la prononciation britannique standard)

L'affiche de Ryan's Daughter,
David Lean, 1970

- Daughter est votre dernier mot?
- Oui Jean-Pierre, c'est mon dernier mot.
- Eh bien, *dhugəter- sera alors notre racine proto-indo-européenne…
- Mais, et mon million?
- Eh bien, ton million, tu te le prends d'une main, et tu te le carres (le reste de l'enregistrement de cette ultime et incomplète émission du jeu télévisuel Qui veut gagner des millions est malheureusement inintelligible).


La racine proto-indo-européenne *dhugəter- - qui véhiculait déjà la notion de "fille" - s'est muée en *dohtar en proto-germanique (ou encore *duhtēr selon la méthode de retranscription choisie).
En moyen haut-allemand, elle était devenue tohter
En vieil anglais, elle évoluait sous la forme attestée dohter, pour devenir finalement l'anglais daughter. Et voilà.

Tout comme son pendant *su(ə)-nu - fils, la racine *dhugəter- s'est propagée dans une kyrielle de langues.
- En fait, soyons clair, la racine proto-indo-européenne *dhugəter- se retrouve pratiquement dans toutes les langues indo-européennes, sauf dans les langues celtes et romanes, où elle s'est perdue quelque part, pour être remplacée par le latin filia (fille), le féminin de filius, le fils. -

Petit tour de ses dérivés?
Commençons déjà par le grec ancien!
Où elle devint … θυγάτηρ (thygatēr).

Dans les langues germaniques, via le proto-germanique *dohtar, elle s'est dérivée pour donner ainsi dochter en moyen néerlandais, en scots et en frison occidental (excusez du peu), Tochter en allemand, ou encore dotter en suédois, datter en danois ou dóttir en islandais.

On la retrouve en gaulois: duxtīr, mais aussi en tocharien A: ckācar, en tocharien B: tkācer, en lithuanien: duktė̃, en arménien դուստր (dustr), en perse: دختر (doχtar), en sanskrit दुहितृ (duhitṛ)...

A ce propos, selon Walter W. Skeat dans son Concise Dictionary of English Etymology, le mot sanskrit pour fille, duhitṛ, aurait pu signifier "celle qui trait les vaches", du fait de sa proximité avec la racine -dhugh: traire.

On ne peut rien affirmer, mais cela pourrait éventuellement donner une idée des tâches qui incombaient à la fille de la maison, dans la répartition des tâches de cette société indo-européenne particulièrement structurée…

On a par ailleurs pu reconstruire pas mal de termes proto-indo-européens relatifs aux relations familiales - ce qui m'arrange bien - ce qui nous donne aussi une certaine idée de l'importance de la structure familiale chez ceux que nous appelons les Indo-européens.

Ce que nous en savons nous permet de penser que cette société était essentiellement patriarcale - les termes père et chef de la maison se confondant, mais aussi patrilocale, dans la mesure où la bru quittait sa famille et sa maison, pour rejoindre la maison de son mari. 
Et aussi patrilinéaire, la transmission par héritage passant par le lignage masculin.


Mais revenons plus précisément à notre racine proto-indo-européenne *dhugəter-

En avestique (la langue de l'Avesta, le livre sacré des zoroastriens) elle devint dugeda-, et en vieux slavon d'église, dušti. 
D'où découle le russe дочь ("dotch"), ou par exemple le bulgare дъщеря́ (dăšterja).

A défaut de vieux slavon d'église,
voici du vieux slavon de Marseille



Bon dimanche, bonne semaine à toutes et tous, 
A dimanche prochain!




Frédéric

dimanche 20 janvier 2013

Here comes the son


article précédent: Un gars, une fille



"The only one who could ever reach me
Was the son of a preacher man
The only boy who could ever teach me
Was the son of a preacher man
Yes he was, he was, ooh, he was"


Dusty Springfield, Son of A Preacher Man

Dusty Springfield, toute une époque...



Bonjour à toutes et tous!


La semaine dernière, lors du billet Un gars, une fille, nous avions traité des mots fils et fille, pour peu à peu, dans le cadre de notre grand thème des "mots basiques", compléter l'étymologie des noms des différents membres de la famille.

C'est pas fini, loin de là!

Restons, l'espace d'un dimanche, sur le mot fils, mais cette fois en nous intéressant à d'autres langues indo-européennes que le français…

En anglais, comme vous le savez, "fils" se dit "son".

L'anglais "son" nous vient du moyen anglais sone, lui-même dérivé du vieil anglais (l'anglais médiéval) sunu, basé sur le proto-germanique *sunuz
*sunuz nous arrivant, je ne vous le cacherai pas, d'une ...

racine proto-indo-européenne 

*seuə-1

qui, littéralement, évoquait la notion d'enfanter.


Vieil Anglais

Cette racine *seuə-1, au degré zéro,

[pour ceux qui prennent le train en marche: sans la voyelle autour de laquelle s'articule la racine
le "e" étant, dans les retranscriptions, la voyelle de base de bon nombre de racines]

et suffixée en *nu, avait permis de créer un nom dérivé:

*su(ə)-nu: "fils". 

C'est cette forme composée qui est à l'origine du proto-germanique *sunuz.

Vous ne l'ignorez pas, nous retrouvons la racine proto-germanique *sunuz dans la plupart des langues germaniques modernes, où son descendant "son" désigne toujours le fils, que ce soit ...

  • en scots, cette langue germanique parlée encore dans les Lowlands écossais et en Irlande du nord, 
  • en frison occidental,
  • en bas allemand
  • en allemand, ou encore 
  • en suédois, 
  • et j'en passe…

Les Lowlands

En frison oriental (si si, ça existe), on retrouve sone, suun, en néerlandais zoon, en afrikaans seun, en norvégien sønn, en danois søn ou en islandais sonur

Oui, mais!

Cette racine proto-indo-européenne *seuə-1 / *su(ə)-nu décidément si populaire a essaimé un peu partout…

Et pas que dans les langues germaniques.

C'est ainsi qu'en avestique, le mot qui désigne le fils en est un dérivé: hūnuš.

De même ...

  • en sanskrit: सूनु (sūnú), 
  • en grec ancient: υἱύς υἱός (hyiús, hyiós), 
  • en albanais: çun,
  • en arménien ուստր ("ustr", mais susurré à l'oreille, c'est pourquoi c'est écrit si petit), ou même 
  • en tocharien (le tocharien dit "B": le tocharien occidental): soy, soṃśke.

Ah, ces pauvres Tochariens, qui durent pendant des siècles subir les blagues affligeantes et lamentables de leurs voisins du Pamir, qui se complaisaient à les ridiculiser par de fines allusions du genre "Frappez, on vous ouvrira; mais celui qui toque, a rien". Ou encore le grotesque "Et alors, elle te sert à quoi ta toque? A rien?" ou le navrant - quand ils avaient pris la coiffe d'un de ces pauvres bougres, et faisaient mine de la lui rendre: "Elle est à toi, cette toque, Aryen?"
Ca faisait hurler de rire ces habitants des montagnes, un peu frustres mais dont l'humour, difficilement accessible à nos esprits occidentaux, leur permettait de tuer le temps entre deux raids ou autres mises à sac.
Ne les blâmons pas. Je voudrais bien vous y voir, si on vous obligeait à boire quotidiennement du thé salé au beurre rance de yack.

Thé au beurre rance tibétain, l'un des
obstacles fondamentaux à l'expansion
du bouddhisme

En proto-slave, la forme nominale *su(ə)-nu de notre racine *seuə-1 s'est dérivée en synъ, dont découle le vieux-slave сынъ, synŭ.

Vieux Slave

A qui nous devons le russe сын ("seun"), le biélorusse сын, le macédonien син (sin), ou encore le slovaque syn. Tous ces mots désignant toujours... le fils.




Et là-dessus, je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très bonne semaine!
A ... dimanche prochain!



Frédéric

article suivant: Oh les filles, oh les filles

dimanche 13 janvier 2013

Un gars, une fille




… "you'll be a Man, my son!"
… "Tu seras un homme, mon fils"

Derniers mots du merveilleux If ("Si") de Rudyard Kipling

Rudyard Kipling
(Bombay, Inde britannique, le 30 décembre 1865

Londres, le 18 janvier 1936,
et qui aurait peut-être pu s'abstenir d'envoyer son fils se
faire trucider à la guerre.)
Kipling n'aura jamais vu son fils devenir un homme...


Bonjour à toutes et tous!

Nous avions laissé, dimanche dernier, notre grand cycle des mots basiques sur les mots père et mère.
(Patrick, père et patron, un vrai patriote)


Continuons, en faisant d'une certaine façon machine arrière.

Nous avions parlé de l'homme (Terre des hommes? Pléonasme!) et de la femme (Quel foin pour une femme en faon…).

Mais avant d'être un homme, on est un garçon! Et avant d'être une femme, on est une fille...
Enfin, dans la plupart des cas...


Garçon est un mot intéressant.
Et - étymologiquement parlant - pas très valorisant, je dois dire!

Car le mot garçon est un lointain dérivé de la racine proto-indo-européenne...

*wreg-

qui portait le sens de pousser, envoyer, conduire, traquer

Jusque là, me direz-vous, rien de spécialement péjoratif ou dérangeant, si ce n'est que le lien n'est pas vraiment clair avec l'idée de garçon: l'enfant de sexe masculin.

Je vais donc essayer de vous éclairer…
Sachez déjà que notre racine *wreg- a donné l'anglais to wreak, verbe qui s'emploie dans des expressions signifiant semer la destruction, faire des ravages, exercer sa vengeance, ou encore "assouvir".

Un autre dérivé de *wreg-?
Le mot anglais wreck, signifiant le naufrage, ou sa résultante: l'épave, ou encore, sous sa forme verbale to wreck: démolir, dévaster, briser, anéantir

Le ss (steam ship: bateau à vapeur) Politician, qui,
une fois échoué au large d'Eriskay et réduit à l'état d'épave,
allait voir sa cargaison de whisky pillée par les autochtones.
Un roman, ainsi qu'un film éponyme des studios Ealing en
ont été inspirés: Whisky Galore.

Notez que l'on retrouve encore la racine, avec ce sens, dans le français... varech!
Du normand warec, werec signifiant littéralement épave, le mot nous provient, par l'anglo-normand wrec du vieux norrois *wrek ou *vagrek de même sens, et désigne à l'origine non pas seulement l'algue, mais tout ce qui est rejeté par la mer sur la côte: poissons, baleines: épaves de toutes sortes...!

Varech


Sympa hein!
Nous pourrions peut-être même mettre en relation garçon avec le fameux (ou infâme, c'est selon!) "viril" (Fergus le loup-garou est un virtuose de la violence)…

- Mais, je ne vois toujours pas le lien!
- Oui, et c'est bien normal!

Ce que vous devez encore savoir, c'est que le sens premier de garçon, c'est, par le francique *wrakjō - lui-même issu du germanique *wrakjōn: le vagabond.
Ou plutôt celui qui est poursuivi, exilé, le banni, quoi. (Banni? Mais oui, relisez parole: préhistoire avec plutôt qu'histoire sans!)

Ou, si vous préférez, celui que l'on traque et pousse dehors, qu'on envoie en exil, ce qui nous permet d'établir le rapprochement avec les notions véhiculées initialement par la racine *wreg-.

En ancien français, alors que le terme valet pouvait, dans une de ses acceptions, signifier "le jeune homme issu de maison noble, non encore armé chevalier, qui accomplit divers services", le mot garçon, lui, s'appliquait à l'enfant de couche sociale inférieure.

Ancien français

Il s'agissait souvent d'un terme d'injure (forcément, dirais-je, puisque le mot ne pouvait en toute logique qu'être prononcé par un membre d'une classe sociale plus élevée, qui n'avait cure de ces misérables - nihil novi sub sole).

Pour se donner une idée de ce que "gars" pouvait véhiculer comme connotations péjoratives, il nous suffit de penser au féminin de gars: garce, et à ce qu'il signifie encore et toujours...

Leurs filles, c'étaient des trainées; quant à ces fils de pauvres, de basse extraction, cette racaille, ils ne pouvaient que finir bannis, en exil, c'est évident.

Ah oui, car je ne vous l'ai pas dit, mais gars et garçon, c'est en fait le même mot!
Garçon n'étant que le cas régime de gars: le cas, dans les déclinaisons de l'ancien français, appliqué à un nom quand il n'est pas sujet d'un verbe.
Par opposition au cas sujet, équivalent du nominatif.
Gars est donc le cas sujet, et garçon le cas régime

Le gars, le garçon, pouvait également signifier le servant, le serviteur: emploi typique d'un enfant de couche sociale inférieure.

Voilà pour le garçon!
Maintenant, passons à la fille

Fille

Fille, je ne vous l'apprendrai pas, est le féminin de... fils.

Sur les inscriptions antiques, on trouve FEILIVS.

En latin classique, ce mot désigne le fils sans précision de l’âge.
Mais à l’origine il a dû signifier "nourrisson".
C’est ce qui apparaît par l’ombrien, où sus felius est un cochon de lait.
(on serait parfois surpris de voir ce qui peut apparaître par l'ombrien)

Et oui!

Vous rappelez-vous de la racine proto-indo-européenne *dhē- liée à la notion d'allaitement, de tétée, de sein? 
Mais oui, nous la traitons, si je puis dire, dans Quel foin pour une femme en faon….

Eh bien, on suppose que felius est un adjectif dérivé de *fela "le sein".

Tout se tient, donc, et nous ramène ainsi à la femme.

Aaaah (<soupir>)

C'est-y pas beau tout ça? Elle est pas belle la vie?




Allez, bon dimanche, bonne semaine à toutes et tous, et…
A dimanche prochain!




Frédéric

article suivant: Here comes the son

dimanche 6 janvier 2013

Patrick, père et patron, un vrai patriote

Le père cache les fautes de son fils, le fils cache les fautes de son père.

Confucius


Bonjour à toutes et tous!


Nous avions délaissé notre grand thème "les mots basiques" pendant deux dimanches!

Les vacances sont finies, il est temps de s'y remettre.

Je sais pas chez vous, mais ici il a fait simplement infect ces deux dernières semaines. 
L'avantage, c'est que ça donne envie de rester à la maison, et de travailler sur son dimanche indo-européen


Petite récapitulation:
Par les mots basiques, j'entends les mots usuels qui nous permettent de nous définir les uns par rapport aux autres dan le cadre de la famille et des relations familiales.

  • Nous avions commencé, début novembre 2012, par traiter du mot "homme" comme "terrien", issu du proto-indo-européen *dʰǵʰm̥mō, dérivé de la racine proto-indo-européenne *dʰéǵʰōm-: la terre.
    (voir Terre des hommes? Pléonasme!)
  • Puis nous avions parlé du pendant anglais du mot "homme": man, provenant lui de la racine proto-indo-européenne *man-1: "homme". A qui nous devons aussi moujik.
    Manneken-Pis, yeomen et autres moujiks
  • Enfin, lors du dernier dimanche indo-européen de novembre: Quel foin pour une femme en faon…, nous traitions du mot "femme", relié étymologiquement à la notion de tétée associée à la racine proto-indo-européenne *dhē-. Fétus faon, foin ou fenouil étant d'autres dérivés de la même racine.
  • Hors du thème des mots basiques, nous avions cependant déjà évoqué, lors d'un dimanche précédent, in The Queen, une femme comme les autres, la racine proto-indo-européenne *genǝ- qui véhiculait les notions de "donner naissance, enfanter, engendrer", et à qui nous devions notamment l'anglais pour "épouse du roi": the Queen.
  • Début décembre 2012, nous parlions du mot "famille": histoire de famille, issu de l'osque famel, la maisonnée.
    Ce qui nous faisait l'origine de maison, maisonnée: la racine proto-indo-européenne *men-3, qui s'est également dérivée en "ménage".
  • Nous découvrions, le dimanche suivant, que le "home" anglais, si proche de la notion de "maisonnée", provient quant à lui de la racine proto-indo-européenne *tkei-, aussi à l'origine du russe pour famille: семья ("simia").
    (voir Home, sweet home)

Ouf.


Restons dans la famille, et cette-fois, faisons notre Tanguy et restons chez les parents
Avec deux mots essentiels à traiter: "père" et "mère".

Tanguy, Étienne Chatiliez, 2001

Papa, Maman et celle qui les a dessinés

Ces deux mots, ces deux notions, sont tellement essentiels à la culture indo-européenne qu'on les retrouve déclinés dans un nombre pléthorique de langues indo-européennes.
Au point que les deux racines à l'origine de ces mots servent souvent d'exemple pour démontrer la théorie du proto-indo-européen, en reprenant la racine de base et en la suivant avec toutes ses mutations consonantiques jusqu'à ses dérivés les plus récents.

Nous avons déjà traité du mot "mère", qui nous arrive de la racine proto-indo-européenne *māter- par le latin māter
La racine *māter- est constituée à l'origine du babillage enfantin *mā-2 ("maman"), associé au suffixe *-ter marquant le lien de parenté.
Je vous engage, si besoin est, à relire à ce propos de la Matrice au gratin dauphinois.

Je ne vais pas réinventer la roue: voici ce que Wikipedia nous donne comme dérivés de *māter- (ils lui préfèrent la graphie *méh₂tēr, qui est la retranscription de la forme la plus ancienne connue de la racine):
  • sanskrit: "मातृ" (mātr̩)
  • breton: "mamm"
  • grec ancien: "μήτηρ" (mếtêr) (ou μάτηρ (mátêr) en dorien)
  • arménien: "մայր" (mayr)
  • letton: "māte"
  • latin: "mater", d'où, par exemple, pour les langues romanes:
espagnol, italien: "madre"
français: "mère"
occitan: "maire"
catalan: "mare"
portugais: "mãe"
roumain: "mamă"
  • proto-germanique: "mothær", d'où, par exemple, pour les langues germaniques:
allemand: "Mutter"
anglais: "mother"
danois: "moder"
islandais: "móðir"
suédois: "mor"
  • proto-slave: "mati", d'où, par exemple, pour les langues slaves:
biélorusse: "матка" (matka)
bulgare: "майка" (maïka)
russe: "мать" (mat')
slovène: "mati"

*mā-2 est en tant que telle, à l'origine de maman, par le latin mamma: sein
A partir du latin mamma se sont dérivés "mammifère", ou "mamelle". 

On suppose également que la déesse grecque Maïa, la "bonne mère", tire son nom de notre racine *mā-2.

Je cite ici Wikipedia:
Dans la mythologie grecque, Maïa (en grec ancien: Μαῖα / Maĩa) est l'aînée des Pléiades, filles d'Atlas et de Pléioné
Séduite par Zeus, elle donne naissance à Hermès
Plus tard, Hermès lui confiera Arcas, fils de Zeus et de la nymphe Callisto, afin qu'elle l'élève en cachette d'Héra.

Hermès offrant un carré à sa mère Maïa

Ce serait en son honneur que les Romains, cette fois, ont nommé le mois de mai euh… mai!


Il est intéressant de noter que "ma" par son universalité, dépasse le cadre du proto-indo-européen, car on retrouve ce phonème, bien souvent sous une forme dupliquée, dans bon nombre des langues éparpillées sur la surface du globe, pour la plupart n'ayant évidemment aucune ascendance indo-européenne.

Il nous faut évoquer ici la notion de langue proto-humaine! 
Car au-delà du proto-indo-européen, certains linguistes vont jusqu'à supposer UNE langue d'origine à toutes les proto-langues du monde… 
C'est franchement captivant, mais encore plus hypothétique et théorique que le proto-indo-européen!
On parle de langue proto-humaine, ou de proto-mondial.

Mais bon, rien ne permet d'affirmer que le langage humain ne soit apparu qu'à un seul endroit (monogénèse), ou que l'Homme lui-même soit apparu en un seul lieu, et à un seul moment…

Mentionnons encore, à mi-chemin entre le proto-indo-européen et le proto-humain, le nostratique!
Les langues nostratiques (littéralement "qui nous appartiennent") seraient une superfamille ou macro-famille de langues qui regrouperait plusieurs familles de langues d'Eurasie: les langues indo-européennes, ouraliennes, altaïques, caucasiennes du Sud (géorgien, svane, laze, etc.) et chamito-sémitiques

Excusez du peu.

Notez, moi, de savoir que le svane, le laze et les langues chamito-sémitiques feraient partie d'une grande famille, ça me fait chaud au coeur.

PS: chamitique est relatif aux Chamites (avec un "m"), les descendants de Cham, le fils de Noé.

Les lanques afro-asiatiques, ou chamito-sémitiques

Passons au père, à présent.

"Père" nous vient de la racine proto-indo-européenne

*pəter-, "père".

Ben, tout comme *māter-, on le retrouve partout!

Pour à nouveau citer Wikipedia, nous retrouvons *pəter- en…
  • sanskrit: "पितृ" ("pitr̩")
  • breton: "tad"
  • grec ancien: "πάτηρ" ("pátêr")
  • arménien: "հայր" ("hayr")
  • latin: "pater", d'où, par exemple, pour les langues romanes:
espagnol: "padre"
français: "père"
occitan: "paire"
portugais: "pai"
  • proto-germanique: "fader", d'où, par exemple, pour les langues germaniques:
allemand: "Vater"
anglais: "father"
islandais: "faðir"
danois: "fader"
norvégien: "far"
néerlandais: "vader"
suédois: "far"
Alors, juste une petite curiosité: le proto-slave: "otьcь", provient lui d'une AUTRE racine: *atto- (qui serait, comme son équivalent papa, un mot d'enfant affectueux pour désigner son père), d'où, par exemple, pour les langues slaves:
polonais: "ojciec"
russe: "отец" ("atiets")
serbe: "отaц" ("otats")
croate: "otac" ("otats")
Précisons que la notion de père et de chef de famille, chef de la maison se confondent étroitement dans cette société indo-européenne éminemment patriarcale.

Et ajoutons qu'à l'origine de *pəter- se trouve aussi un mot de babil enfantin *pa- associé à *ter-
Le fait que ces deux mots "père" et "mère" se retrouvent suffixés en *ter- dénote l'importance des notions du père et de la mère dans le tissu social indo-européen, bien au-delà de la cellule famille, *-ter marquant le lien de parenté, la relation étroite qui existait entre les enfants et leurs parents.


Nous devons quand même quelques autres dérivés à *pəter-, comme paternel ou paternaliste évidemment, mais aussi patronymepatrimoine ou patriarche, mais aussi…
patron, du latin patronus ("patron", ou "protecteur", comme ne l'ignore pas J.K. Rowling!)
Le patronus romain, c'était le protecteur des plébéiens, leur défenseur. 

Expecto patronum!
Patronage en découle, à l'origine représentant les rapports de protection qui existaient à Rome entre les patrons et leurs clients.

Mais il n'y avait pas que la plèbe, à Rome! Il y avait aussi les… patriciens.
Le patricius (patricien), de par sa naissance, était en quelque sorte un noble, jouissant de prérogatives et distingué des autres citoyens de Rome; les patriciens furent longtemps seuls admissibles aux grandes magistratures.

Patricien, portant les bustes
de ses ancêtres
(statue dite "Barberini")

Patrick est lui aussi dérivé du patricius latin.
Patricius est la forme sous laquelle est écrit le nom de Patrick d'Irlande (saint Patrick), qui popularisa le prénom dans son autobiographie latine. 
Quand Patrick - de son vrai nom Maewyn Succat, qui visiblement ne se prend pas pour de la euh roupie de sansonnet, est ordonné évêque, il prend le nom de Patricius, qui désignait à l'époque un membre de l'aristocratie. 

Prout ma chère.

Saint Patrick


Quant à la variante Patrice, elle date du Moyen Âge.


Toujours issus de la racine *pəter-: patrie, patriote et expatrié, par le latin patria ("terre de nos pères": "terre des aïeux").


Tiens, une petite devinette:
Tout comme sur le latin mater s'est construit le verbe "materner", quel verbe s'est-il bien créé sur pater? (je ne parle pas du néologisme paterner)

Mmmh? Je vous laisse réfléchir…







Nous avez trouvé? 
Franchement, si oui, c'est que vous êtes vraiment très fort!

Car il s'agit de…

Perpétrer!
Oui, ce perpétrer signifiant commettre, et uniquement usité en faisant référence à des crimes, des délits.

Perpétrer nous vient du latin perpetro / perpetrare.
Perpetro est construit sur patro / patrare ("accomplir, faire") auquel s'accole le préfixe per-.

Patrare était un terme fréquemment employé dans des formules consacrées telles que patrare jusjurandum: faire un serment solennel, ou encore patrare pacem: conclure la paix

On appelait encore pater patrator le magistrat qui, après un certain cérémonial, était investi du pouvoir de conclure un traité ou de déclarer la guerre. Encore merci, Wikipedia!

Et donc, pour expliquer l'utilisation moderne du verbe, on peut comprendre que le verbe perpetro, spécifique à un langage formel, voire légal, a tout simplement conservé son domaine d'application premier. 
Il est cependant à noter que déjà à l'époque, il pouvait revêtir un sens péjoratif.




Bon dimanche à toutes et tous, bonne semaine, et …
A dimanche prochain!




Frédéric

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