- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 30 novembre 2014

elle attendait, debout sur la berge






Расцветали яблони и груши,
Поплыли туманы над рекой.
Выходила на берег Катюша,
На высокий берег на крутой.
(...)

(approximativement
"Rastsvietali iablani i grouchi,
Papleuli toumaneuie nad rikoï,
Vouekhadila na birik Katioucha,
Na vouesokiï birik na kroutoï.")

"Pommiers et poiriers étaient en fleur,
Les brumes nageaient sur la rivière,
Katioucha sortait sur la rive,
Sur la haute rive escarpée."

Катюша (Katioucha),
chanson soviétique, 
dont les paroles furent écrites en 1938 par Mikhaïl Issakovski,
et la musique par Matveï Blanter.




Bonjour à toutes et tous!


La semaine dernière, nous avions parlé de la racine *gʷerə-2, qui nous avait - notamment - légué graviter, baryton, grief, brute, brio, brigand

Mais voici que Maite,
une de mes lectrices de la première heure(!), et qui elle-même publie un très beau blog en espagnol: Grand Tour - Un viaje a la Antigüedad
Maite, donc, dans un de ses commentaires sur la publication de dimanche dernier, se demandait si la terminaison -bre de pas mal de toponymes espagnols ne provenait pas non plus de cette racine…

En fait, non.

MAIS! C'était peut-être un signe...
Il était peut-être temps pour moi de l’aborder, cette fameuse autre racine, celle qui se cache derrière ce -bre toponymique espagnol.

On l’emploie tellement souvent ; elle est présente dans tant de mots…
Dans plein de langues indo-européennes!

Et pourtant, et pourtant… Nous la connaissons si mal.

Faisons donc un petit tour de cette racine, qui j’en suis sûr va vous permettre de relier entre eux des mots à première vue totalement hétéroclites.

Cette racine, la voici donc:

*bhergh-2


Ce qu’elle signifiait?
Disons qu’elle véhiculait la notion de “hauteur”, qu’elle devait désigner quelque chose de haut, d’élevé ou en altitude. Haut, quoi!

Dans ses dérivés, on retrouve des références à des collines, où à des endroits fortifiés, précisément au sommet d’une ? d’une ?… colline.  - Pas mal, vous voyez, quand vous voulez!

Oh, n’allons pas très loin, pensez déjà à l’anglais barrow.
Non, pas la charrette à bras - oui je sais, c’est aussi une acception du mot -, mais la colline, tout simplement.

De superbes collines! (source)


L’anglais barrow, beorg en vieil anglais, provient de notre proto-indo-européenne *bhergh-2 par le germanique *bergaz: la colline, la montagne.

Toujours via ce *bergaz germanique, *bhergh-2 nous a donné … iceberg! La montagne de glace.
Basé sur le moyen néerlandais berghla montagne.





Et puis, nous lui devons un mot bien connu dans le nord de la France ou en Belgique…

Que je vais vous laisser chercher…

Ce mot signifie littéralement “lieu élevé et sûr

Une idée?

Non, ce n'est pas terril.

La racine proto-indo-européenne *prī- correspondait à la notion de paix, de sécurité.
Elle se retrouve dans le germanique *frithu-.

Et le composé germanique à la base de ce mot que je propose de trouver, c’est *berg-frithu-.

Alors, vous trouvez?

En francique, ce mot devint *bergfripu.
Oui, d'accord, ça ne va pas trop vous aider...

Allez!!

Un lieu élevé et sûr, garant de la sécurité d’une ville… … …


OUI! Le ... beffroi!

Il semble qu’à l’origine, le mot désignait plutôt la tour mobile en bois que les assaillants utilisaient pour s'approcher des remparts sans (trop de) risque lors du siège d'une ville.

Par la suite (du côté du XIIIème siècle), il s’utilisera pour nommer une tour de ville servant à faire le guet et à sonner l'alarme à l'aide d'une cloche.


Le beffroi de Mons (source)


Restons en ville…

Une forme au degré zéro de la racine *bhergh-2: *bhr̥gh-, s’est, elle,  dérivée dans le germanique *burgs-, qui désignait une colline fortifiée.

Le bas latin burgus, place fortifiée, s’en est évidemment inspiré.

Et c’est à partir de ce latin tardif burgus que nous nous avons créé le français bourg.

Enfin, ça c’est un raccourci peut-être un peu violent…

D’après le formidable dictionnaire étymologique de la langue française
- je l’aime ce bouquin (enfin ces bouquins, il y en a trois volumes, plus une version électronique): il n’hésite pas à remonter au germanique, ou même parfois au proto-indo-européen… -, 
le mot bourg est issu du croisement de DEUX mots latins homonymes, et apparentés

Le premier?
Burgus « fortification, tour fortifiée, redoute », emprunt au grec purgos, « tour, enceinte garnie de tours ».
Le mot latin, par extension, deviendra synonyme de castellum parvulum « petit château » puis « petit hameau ».

Le second?
Mais, notre bas latin burgus « ensemble d'habitations fortifiées » issu du germanique *burgs- « localité, ville fortifiée »!

La confusion entre ces deux burgus (le latin et celui issu du bas latin d'origine germanique ; on s’accroche) est à comprendre en contexte:
au haut moyen âge, les fortifications évoluaient, et une tendance se dessinait, à remplacer les tours de garde romaines par des habitations fortifiées.

De là serait issu le latin médiéval burgus, attesté au IXème siècle, pour désigner une petite ville, souvent centre de marché, parfois fortifiée ou entourée de murailles.

Bourg a ensuite progressivement perdu la valeur de « petite ville fortifiée » pour désigner un gros village où se tiennent ordinairement les marchés.

le bourg de Dadonville (source)


En vieil anglais, notre germanique *burgs- est devenu burg, burgh, byrig, ville fortifiée.
Nous le retrouvons dans l’anglais moderne borough, utilisé encore aujourd’hui pour désigner une ville bénéficiant de droits traditionnels, ou encore dans le borough, district administratif (comme à Londres).

Les boroughs de Londres



Dans les Lowlands écossais, brae désigne encore le versant d’une ... d'une ?? Colline.


C’est bien entendu toujours *burgs- qui se cache dans les terminaisons toponymiques en -bourg (Hambourg, Mariembourg…), -burg, -burgh, ou même -bury (comme dans Canterbury).

Canterbury (source)


Et - Je peux enfin te répondre, Maite! - c’est toujours ce *burgs- germanique qui apparaît sous la forme *bri(g)- > -bre dans ces nombreux toponymes espagnols tels que Bañobre, Callobre, Tiobre

Il se pourrait d’ailleurs que la ville de Burgos, en Castille, doive son nom à ce lointain *burgs-

Burgos (source)


Sur bourg, nous avons construit bourgeois, l’habitant du bourg.

Ou le français de Suisse ou de Belgique… bourgmestre.

On rencontre ce mot, synonyme de maire (car littéralement maître du bourg), dans les aires linguistiques francophones proches de territoires de langue germanique.
Nous l’avons emprunté au moyen néerlandais borgermeester et au moyen haut allemand burgermeister ou burgemeister.


Il y a les vrais bourgs, et les … faubourgs!

Faubourg? Nous l’avions très brièvement abordé dans étrange étranger.

Nous y apprenions que sa première partie fau- correspond au foris latin (dehors), au fuera espagnol: le faubourg était “ce qui est en dehors du bourg”.
Superbe article, d’ailleurs!
Où nous découvrions que forain n’avait RIEN à voir avec foire, mais se rapprochait étroitement de l’anglais … foreign

Toujours de *bhergh-2 au timbre zéro: l’anglais … burglar, le cambrioleur.
Celui qui s’introduit dans les bourgs et y dérobe les biens des bourgeois.

On suppose que la fin du mot (-lar) serait le résultat d’un amalgame avec le latin latro - le voleur, celui-là même qui a donné le ladrón espagnol.

Il y a bien des chiens policiers, pourquoi pas des
chiens cambrioleurs?


Il y a en fait encore pas mal de choses à dire de cette jolie petite racine *bhergh-2

Allez, encore un dérivé!

Le français… berge! (avec un b)

Bon, honnêtement, il y a plusieurs thèses quant à son origine.
Je vous présente celle qui à mes yeux est la plus convaincante: le mot vient bien de *bhergh-2.

La berge,bord d'un cours d'eau (ruisseau, rivière, fleuve, canal) ou d'un lac, en pente, souvent escarpé, formé naturellement ou dû à la main de l'homme”, pourrait se rapprocher, par certaines de ses acceptions, du brae écossais.

En gallois, bargodi, c’est « surplomber », et bargod, c’est le « bord ».
Berge, rive, se dira encore břeh en tchèque, brzeg en polonais, ou берег (“birik”) en russe.
берег (“birik”) comme dans la chanson Katioucha (le diminutif affectueux de Ekaterina / Екатерина, Catherine) ; la chanson évoque l'amour entre une jeune fille et un soldat parti au front (comme toutes les chansons soviétiques), qui lui écrit, et dont elle conserve précieusement les lettres... 
et sur iPad: https://www.youtube.com/watch?v=ngK_Cj5bH9I



Mais moi, je vais en rester là…
Oui oui.
J’en laisse pour dimanche prochain!

Car nous n’avons pas fini de parler de *bhergh-2, et ses autres dérivés partent dans des directions tellement surprenantes…


Pour vous faire patienter, et pour calmer les mauvaises langues qui s'imagineraient que la racine n'a jamais donné que des dérivés germaniques ou romans, sachez quand même …

  • qu’en hittite, notre racine *bhergh-2 a donné parkatar la hauteur, ou párkuš: haut, 
  • qu'en vieil arménien, բարձր, barjr signifiait haut,
  • qu’en avestique, barəzah- désigne la hauteur
  • qu’en sanskrit l’adjectif बृहत्, bṛhát- signifiait (notamment) haut, grand, fort, ou
  • qu’en tocharien (A et B, pour une fois), le verbe “se lever” en parlant du soleil se disait pärk-.




Je vous souhaite à toutes et tous, un excellent dimanche, une délicieuse semaine, et vous donne rendez-vous…

Dimanche prochain!




Frédéric


dimanche 23 novembre 2014

ce brigand briguait la place de baryton


article précédent: de mieux en mieux...





(...) Populus romanus ne argento quidem signato, ante Pyrrhum regem devictum usus est. Librales (unde etiam nunc libella dicitur et dupondius) adpendebantur asses. Quare aeris gravis pœna dicta. (...)

(...) Le peuple romain, avant la défaite de Pyrrhus, n'avait pas de monnaie d'argent. L'as de cuivre pesait exactement une livre, d'où les noms encore subsistants de libella et de dupondius. De là aussi les amendes fixées en cuivre de poids. (...)

Pline l'Ancien, Histoire naturelle, Livre XXXIII, 3, 13, § 42.






Bonjour à toutes et tous!

Avez-vous vu le film “Gravity” (2013), d’Alfonso Cuarón, avec notamment Sandra Bullock et George Clooney?

Moi je l’ai vu il n'y a finalement pas si longtemps. 
Franchement: pas mal! 
Si ce n’est que je ne soupçonnais pas l’Espace d’être aussi violent

Gravity


Eh bien en ce dimanche, nous allons nous intéresser à la racine proto-indo-européenne à l’origine de “gravity” (ou, c’est un scoop, du français gravité):

*gʷerə-2


Ce qu’elle voulait dire? En un mot?

Lourd.


C’est *gʷr̥ə-wi-, une forme suffixée en *-wi- basée sur *gʷerə-2 au timbre zéro 
(donc, sans, sans…? Oui, bien! Sans voyelle-pivot): *gʷr̥ə-
… qui s’est dérivée dans le latin gravis: lourd, grave, important…


Nous devons à gravis le français gravité, cela va sans dire, mais aussi graviter, ou gravitation


Pour tout vous dire, on ne sait pas trop comment le verbe graviter nous est arrivé: par emprunt au latin scientifique gravitare (1686), lequel est formé sur gravitas, -atis « pesanteur » (d’où gravité), ou alors par emprunt à l'anglais to gravitate « exercer un poids, une pression » (1644), puis « être affecté par la gravitation » (1692), lui-même, évidemment, d'origine latine.

Mais oui, car comme gravitation, graviter se répand en français par la traduction des œuvres de Newton, la théorie de la gravitation universelle, présentée dans son
Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica, se diffusant à partir du milieu du XVIIIème siècle.




La copie de la 1ère édition de
Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica,
appartenant à Newton lui-même, qu'il annotait
en vue de la 2ème édition (source)



Bon, de gravis, nous avons aussi tiré: grave, aggraver: rien de bien particulier à ça…

En revanche, saviez-vous que de ce même gravis nous arrive également … grief?!

- Grief???
- Eh oui! 

Grief, attesté au XIème siècle, provient du latin gravis, mais revu, refondu en latin populaire pour devenir *grevis, sous l’influence de son antonyme levis (léger).

Grief a d'abord eu le sens de « peine, dommage subi ». 
Aujourd'hui, le mot s'emploiera au pluriel, au sens de « motif de plainte » (1549). 
Faisant référence, donc, à quelque de chose de grave, qui pèse

Oui, on n'employerait peut-être plus "mariées" à l'heure
actuelle
(source: http://tinyurl.com/nfjuqd8)


Saviez-vous que grief a existé en tant qu’adjectif, pour désigner ce qui est grave, accablant…? 
le cas n’est pas si grief que vous le faites
En anglais, to grieve signifie avoir du chagrin, faire son deuil, pleurer quelqu’un… 
Toujours cette même idée de lourdeur, de pesanteur, en l’occurence de chagrin lourd à porter.


Mais revenons un instant à notre grief français: sur lui s’est construit un adverbe…
Vous l'avez trouvé?

Grièvement! 
Avez-vous jamais fait le rapprochement entre grief et grièvement?? 
Et pourtant…

Le mot (1457, griefvement), de grivement (vers 1175), est un dérivé de l'ancien adjectif grief, griève (1130-1140), d'abord (1080) sous la forme gref « pénible à supporter ».

Grièvement a remplacé l'ancien griement (vers 1130, aussi dérivé de grief) et signifiait à l'origine « fortement » ; il prendra sa valeur moderne en moyen français (1457, « gravement »). 

Comme vous le savez, le mot ne s'emploie plus que dans l’expression grièvement blessé.



Passons à présent à une autre forme suffixée de *gʷerə-2, mais toujours bien basée sur sa forme au timbre zéro *gʷr̥ə—u-.
Cette forme s’est transmise au grec ancien βαρύς, barus: lourd, pesant. 

[Surtout, ne vous étonnez pas de cette transformation de *gw- en b: il s’agit bien de la transformation typique du *gw- initial proto-indo-européen en grec ancien, au même titre que *gw- devient g en sanskrit, ou le son q en gotique…]

Sur le grec ancien βαρύς, barus, nous avons créé… baryton! 
Précisément emprunté au grec ancien βαρύτονος, barútonos, littéralement: « à la voix grave ».


Le baryton Mak Walters dans le rôle de ce brave
mais limité PapagenoDie Zauberflöte, Mozart


Le baryum, lui, est un élément chimique, de symbole Ba, et bien lourd, car de numéro atomique 56: 56 protons gravitent dans le noyau de son atome!
56!! Non mais allô quoi?

(source)



Et puis, le baryon, en physique des particules, c'est une particule en général plus lourde que les autres. 
Parmi les baryons, nous avons notamment le proton et le neutron.

(source)



Enfin, mais toutefois sans en être absolument certain, il se pourrait que le français charivari (dans son acception moderne: tapage, chahut) vienne du bas latin caribaria, calqué du grec karêbaria « lourdeur de tête, mal de tête » (de kara « tête », et -baria, de barus « lourd »).
Le mot serait peut-être même apparenté au provençal charrar (charabia) et au lyonnais charabarat « bruit sauvage ». 


Au Moyen Âge, et selon le wiktionary, il s'agissait d'un bruit tumultueux de poêles, chaudrons, etc., accompagné de cris et de huées, que l’on faisait à la suite d'un mariage jugé mal assorti ou inconvenant, par exemple dans le cas de veufs ou des veuves âgées qui se remariaient

charivari, début XIVème siècle (Roman de Fauvel)
(source)


Toujours notre forme *gʷr̥ə—u-, cette fois derrière … guru (ou gourou)!!

Guru, du sanskrit गुरु, gurū, désignant l’enseignant, le professeur, de l'adjectif gurú (grave, sérieux). 
Le guru est donc, étymologiquement, quelqu’un de lourd, entendez qui a - figurativement - du poids.


Les Inconnus: Skippy le grand gourou


Mais poursuivons...

Sur une autre forme suffixée de notre *gʷerə-2: *gʷr̥ə—es- s’est construit le grec ancien βάρος, bárosle poids, le fardeau »).
C’est toujours lui que nous invoquons en parlant …
  • d’un baromètre (βάρος, baros + μέτρον, metron: la mesure), 
  • du bar - unité de mesure de pression équivalent à 100 000 pascals, présentant l’immense intérêt d'être voisin de l'atmosphère, ou 
  • de l’isobare, cette ligne, sur un graphe ou une carte météorologique, reliant les points d'égale pression. 

Isobares



Bon d'accord, oui...
Il y a aussi une forme allongée suffixée de *gʷerə-2: *gʷrū-to-, sur laquelle se construira le latin brūtus, mot populaire, sans doute d'origine osque: lourd, bête, stupide, brutal.

Et OUI, nous en avons dérivé brut, brute, brutal …

brute (source)



Par une autre forme allongée et suffixée *gʷrī-g-*gʷerə-nous a encore légué - curieusement, car à première vue, rien ne permet d’y retrouver la notion de lourd, grave - ...

brio!

Nous avons emprunté, au début du XIXème, brio à l'italien ... brio « vitalité, énergie se manifestant dans la vivacité, gaieté, entrain » ; le brio italien étant lui-même emprunté à l'espagnol brio « vivacité, élégance, énergie », via probablement son correspondant ancien provençal briu « valeur, mérite ».  (oui bon, 'faut suivre)

On soupçonne le mot d’être issu d'un gaulois *brivo- ou *brigo-, lui-même dérivé du celtique *brīg-o-, la force, qui donnera également, soi dit entre nous, l'ancien irlandais brig « puissance, force », ou encore le gallois bri « dignité, valeur ».

Vous l’aurez compris, ici, la notion de poids est à prendre, du moins dans l’acception celtique d’origine du mot, au figuré: il s’agit du poids du mérite, représentant la valeur d’une personne. 




Nous parlions de celtique?
Eh bien nous retrouvons encore *gʷrī-g- dans le celtique *brīg-ā-: lutte, conflit.

C'est par le vieil italien briga: conflit, que le celtique *brīg-ā- nous a légué...

brigue.

Oui, le mot est à présent veilli, mais il désigne soit une manœuvre secrète et détournée pour obtenir de quelqu'un un avantage - en ce sens il désigne une intrigue, une magouille -, soit une cabale, une faction, un parti. 

Employer la brigue? Mais c’est ... briguer!

Avant que son sens ne devienne "solliciter, rechercher avec ardeur, avec empressement", le mot signifiait bien "tâcher d’obtenir quelque chose par brigue".

Et puis, toujours du celtique *brīg-ā- passé par le vieil italien briga, nous  avons gardé...
brigade, ou brigand!

Brigand dérive du moyen français brigand, soldat (fantassin), membre d’une ... brigade. 
Les pillages ou attaques sur les civils dont ces brigands étaient fréquemment auteurs ont donné au mot son sens négatif actuel. 





*gʷerə-2 a encore essaimé, par sa forme *gʷrī-g-, pour se retrouver dans le germanique *krīg-
Sur lequel s’est souché le vieux haut-allemand krēg, ténacité, acharnement, d’où découle l’allemand Krieg: la guerre.
Nous avions d’ailleurs déjà évoqué le tristement célèbre Blitzkrieg dans une nuance plus blanche de pâleur.


Sachez encore que c’est toujours *gʷerə-2 que nous retrouvons dans le russe груз (“grouz”): la charge, le fardeau, la cargaison.
Ou le letton grūts ("groots"): difficile.
Ou enfin l’irlandais bruth « masse de métal, lingot »



Pas mal non??
Vous rendez-vous compte que cette gentille racine *gʷerə-2 est à l’origine de graviter, baryton, grief, brute, brio, brigand???

Auriez-vous jamais pensé que ces mots eussent quoi que ce soit en commun??

Merci qui, mmmh???
Ouuui!! Merci le proto-indo-européen!




Bon dimanche à toutes et tous ; passez une très agréable semaine!

A dimanche prochain?




Frédéric 


dimanche 16 novembre 2014

de mieux en mieux...






(...) J’embrasserai ta vieille trombine avec moult satisfaction. (...)

Flaubert, correspondance, 
à Ernest Feydeau, 
Croisset, début d’octobre 1860



Bonjour à toutes et tous!

[ Oui, un petit relooking du blog, comme ça, parce que, parce que j'avais envie d'changer, parce que cet arrière-plan commençait à ne plus m'inspirer]



Après coup, je m’en suis voulu…

Mais oui: la semaine dernière, je vous lâchais tout de go: "‘y a 6 racines qu’on a pu reconstruire sous la forme *mel-", et je ne me suis - assez lâchement, il faut bien le dire - intéressé qu’à *mel-1.

Alors bon, je vous propose en ce dimanche de piocher une autre racine de la série *mel-x


*mel-4.


*mel-1, vous vous en souvenez, évoquait la notion de douceur. (Aaaah…)
*mel-4, elle, correspondait plutôt sémantiquement à la force, la grandeur
A noter que pour Mallory et Adams, elle correspondait aussi à ce qui est bon.


Pour tout vous dire, je le confesse, *mel-4 n’apparaît pas dans TOUS les groupes linguistiques indo-européens. 

Elle forme pour ainsi dire une isoglosse (pour les nouveaux arrivés: du grec pour « langue identique », une isoglosse, c’est une ligne - imaginaire, hein - qui sépare des zones géographiques qui se distinguent par un trait linguistique particulier). 

Vous connaissez peut-être l’isoglosse langues d'oc / langues d'oïl





ou l’isoglosse langues Satem / langues Centum... 

(je ne peux que vous renvoyer à ceud mìle fàilte chez les Tochariens (A)).




Ou même encore celle de pain au chocolat / chocolatine?




Et donc, *mel-4 forme une isoglosse comprenant les langues italiques, baltiques et anatoliennes.



Et puis, autre confession, de *mel-4 nous n’avons plus de trace que par des dérivés basés sur quelques-unes de ses formes suffixées
A ma connaissance, et en français du moins, nous n’avons plus de mots actuels qui auraient pu être créés sur sa forme de base.

MAIS on suppose que *mel-4 a donné un adjectif latin, aujourd’hui perdu (d’où l’astérique): *melus.

De ce *melus hypothétique, nous n’avons gardé que la forme comparative: melior.

J'ai connu, ça! Les timbres Melior...


Et ici, nous retombons sur nos pattes: c’est une forme suffixée, comparative, de *mel-4, *mel-yos-, qui se retrouve dans le latin melior

*melus a dû signifier en un premier temps “fort”, “grand”. 
Et melior, en toute logique, a dû tout d’abord signifier plus fort, plus grand.

*melus disparu, remplacé, éliminé, évincé par … bonus (bon). 
Alors, pour faire bonne figure, melior devint le comparatif de ... bonus, pour signifier... meilleur.

Sur ce melior latin, vous le savez, le français a créé meilleur, améliorer, amélioration, mélioratif ("qui donne un sens plus favorable"), ou mieux.


C’est encore sous son acception de “fort, grand” que la forme de base *mel-4 est passée au grec ancien, pour donner μάλα, mála: “tout à fait, très, fort”, ou encore “beaucoup” (Oui: “grand”… mais par le nombre!)



Je vous disais qu’on retrouvait *mel-4 dans les langues italiques, mais aussi baltiques
Eh bien, par exemple, en lituanien, malonùs conserve toujours le sens de “bon”: plaisant, agréable

Et en hittite, la principale des langues anatoliennes, mala(i) signifiait approuver, être favorable



Mais continuons!
Une autre forme suffixée de *mel-4, cette fois construite sur la forme radicale au timbre zéro (oui, pour les nouveaux: sans voyelle pivot): *ml̥-to-, s’est dérivée dans le latin… multus: nombreux, divers…
Ben oui, nous en avons tiré tous ces mots en multi-, ou encore multitude, multiple, multiplier




En italien, nous avons toujours évidemment molto, ou en espagnol mucho.
Sur la même souche, nous avons encore en français, bien qu’il soit à présent vieilli, désuet…: moult


- Et en anglais, la racine a donné much!
- Oh mais bonjour! Et NON, pas du tout.

L'anglais much provient lui d'une tout autre racine: *meg(h)- ("grand").
C'est elle qui a donné le latin magnus.
Je ne veux pas me montrer effronté, mais vous l'auriez su si vous aviez lu Ceci n'est pas une pomme...


Ici, ça devient amusant...
Il est possible qu’une forme comparative suffixée de notre proto-indo-européenne *mel-4: *ml̥-yes-, ainsi qu’un adjectif dérivé de cette dernière: *ml̥-yes-ri-, soient à l’origine, respectivement, des latins… mulier et muliebris.

Jean-Baptiste Pouquelin, dit Moulière

Mulier? Mais la femme voyons!
Et même, plutôt la femme mûre, par opposition à cette oie blanche, à cette péronnelle de … virgo.

mulier

Quant à l’adjectif muliebris, il signifiait tout simplement féminin, relatif à la femme, ou efféminé.

- Holà, mais qu’est-ce que tu nous racontes, pauvre tache??? 
Mulier, mais ça vient de mollior, le comparatif de mollis (doux, tendre, faible)!! 
C’est donc “plus doux, plus tendre”.
La femme c’était l’image de la tendresse, évidemment. Ou encore le sexe faible!

- Toujours là, vous? Oui, cette version est possible, et plausible, bien sûr. 
Elle fait d’ailleurs référence à *mel-1, sujet de notre dimanche précédent.

OUI, cette version de l’étymologie du latin mulier est parfaitement possible. 

Mais moi, j’en ai une autre...

Qui a l'avantage d'expliquer pourquoi mulier s’appliquait plutôt à une femme mûre.

Ta taaa….!

Mulier désignait, selon cette version, la femme “senior”, la première épouse, ou plutôt - et pour être tout à fait clair - l’épouse principale… 

Oui, le mulier latin porterait les traces d’un très lointain passé, où la société italique préhistorique était basée sur la polygynie, un homme pouvant vivre avec plusieurs femmes…

Bon, allez savoir, moi j’étais pas né.






Mais ce qui est sûr, c'est que de mulier descend l'italien moglie, ou l'espagnol mujer...

Tout en vous disant qu'en ancien français, nous eûmes aussi notre moillier « femme », « femme mariée », basé sur l'accusatif de mulier: mŭlĭĕrem.




Sur ce, je vous souhaite, à toutes et tous, un très bon dimanche, et une excellente semaine…!



A dimanche prochain?




Frédéric


dimanche 9 novembre 2014

Sainte Mildred de Thanet? Du mouton la douceur, de Thanet le cuir.






"Je trouvais à la fois dans ma création merveilleuse toutes les blandices des sens et toutes les jouissances de l'âme."

Chateaubriand, in Mémoires d'outre-tombe





Bonjour à toutes et tous!


Alors, il y a déjà longtemps, le 15 avril 2012 - vous rendez-vous compte, il y a déjà deux ans et demi? - dans un sublime article si joliment intitulé Marcel et sa madeleine, Fred et sa dringaille, j’avais fait allusion à la racine proto-indo-européenne *melǝ- ("moudre, battre, broyer", d'où, par extension "fin, menu”), à l’origine du latin classique marcŭlus - marteau, mais aussi de mots comme "meule", "moulin", ou encore l'anglais "mill".


Et puis, le dimanche suivant - le 22 avril de la même année donc - j’avais tenu ma promesse, en traitant en long et en large de cette belle racine dans l’inénarrable Vestales, malléoles et Lofoten.

Mais avec cependant un avertissement

(je me cite:)
Attention, une racine similaire, *mel-, véhiculait, elle, la notion de douceur, d'adoucissementJ'en parlerai très certainement lors d'un autre "dimanche", car elle est aussi pleine de surprises...

Oui, ça fait longtemps que je m’étais dit que je devais vous parler de cette autre *mel-.
Le croirez-vous: Ce sera fait aujourd'hui


*mel-, ou plus précisément
*mel-1

- "1" car il y a six (!!) racines que l’on a pu recomposer sous la forme *mel-; chacune d'entre elles bien sémantiquement différente -

véhiculait la notion de ... douceur.





Aaaaaaah.

Je suis en train de rédiger en écoutant le premier mouvement de la Pastorale, la Symphonie n° 6 en fa majeur, que Beethoven écrivit en 1808.

Parfait. Simplement parfait.
Juste ce qu’il me fallait…

Aaaaaah



Ici, une version du Boston Symphony Orchestra
dirigé par Leonard Bernstein
et sur iPad:


Bon, allons-y!

*mel-1 évoquait la douceur ; et pas mal de ses dérivés font référence à quelque chose de doux, ou d’adouci, de souple ou d’assoupli, voire carrément de… mou.


Une forme allongée *meld- se retrouve dans le germanique *meltan, devenu le vieil anglais *meltan, puis l’anglais moderne melt.

To melt? Fondre, ou faire fondre.

I am melting!
C’est ce que cette méchante sorcière hurlera en fondant - bien fait pour sa tronche, à cette vieille bique - dans The Wizard of Oz...

et sur iPad:


(OUI, je sais, j'ai mes thèmes récurrents, de Excalibur aux Monty Python, en passant par Alexandre le bienheureux, ou, en l'occurence, The Wizard of Oz, dont j'avais encore récemment parlé ici: Une idylle avec une idole?? Mais quelle drôle d'idée...)

Mais, revenons à notre douceur…

Aaaaaaah


On soupçonne - mais sans certitude aucune - cette délicieuse *mel-1 d’être à l’origine du germanique *maltam, qui donnera le vieil anglais mealt, pour déboucher sur l’anglais moderne … malt!

Le malt?
Mais c’est une céréale germée, en général de l'orge, qui est cuite (d'où amollie), pour qu'elle dégage tous ses arômes.

Oui, ça aussi, c'est un thème récurrent: les Single Malts...
Ici, échantillon destiné à une Burns night...


C’est ce même germanique *maltam que l’on retrouve dans le néerlandais mout, l’allemand Malz ou le suédois malt.

Mais, pour tout vous dire, il se pourrait que le proto-germanique *maltam soit un emprunt au proto-slave *malta, que l’on retrouve, lui, dans l’ukrainien молот (mólot), ou encore le tchèque mláto.
(bof bof bof)

Une forme variante et suffixée de *mel-1:*mled-sno, a donné le grec βλεννός, blennós, que je traduirais en français de Belgique par èèèkess (l'équivalent français de France de beurk): visqueux, morveux, relatif au mucus.

Yerk

En zoologie, la blennie désigne encore une des espèces de petits poissons osseux marins benthiques (oui, du grec ancien βένθος, bénthos: « profondeur »), d'eau douce ou saumâtre, allongés, à longue nageoire dorsale, et … couverts de ... mucus.

espèce de blennie!


De l’ancien grec βλέννα, blénna: “mucus” et ῥαγή, rhagḗ, “éruption”, nous avons gardé… blennorragie

Ouais, bon…

La blennorragie, encore appelée gonorrhée, chaude-pisse, castapiane ou plus sympathiquement chtouille, est, comme vous le savez, une infection sexuellement transmissible.

Cette infection des organes génito-urinaires est due au gonocoque Neisseria gonorrhoeae découvert par Albert Neisser en 1879.

Sacré Albert. On ne lui dit pas merci…

Albert Ludwig Sigesmund Neisser (source)


- Plus trop envie de faire Aaaaaah, tout d’un coup, tiens…


Nous devons à une forme suffixée au timbre zéro de *mel-1, *ml̥d-wi- le latin … mollis: mou, moelleux, tendre, souple, flexible … … …

De lui nous arrivent …
mou, mollasse, mollasson, mollesse, molleton, mollusque, émollient, mouiller ... ... ... ou - surtout - mojito!

Un mollusque, c’est littéralement une noix, ou une châtaigne, molle! 

Le mot est emprunté (1763, E. Bertrand) au latin scientifique moderne molluscus (1650), créé par Jonston d'après le latin impérial mollusca (sous-entendu nux) "sorte de noix (nux) dont l'écorce est tendre, spécialement la châtaigne", lui-même dérivé de notre mollis latin.

mollusque


- Mouiller??? Mais ça n’a rien à voir avec la notion de souplesse, de douceur?? Enfin!!
- Oui, c’est une bonne remarque. Mais bonjour quand même!

Mais en fait, mouiller nous arrive du latin populaire *molliare, variante de mollireamollir »), basé sur mollis, et qui signifiait à l’origine « attendrir en trempant, rendre mou ».

Quant à mojito, il provient bien entendu de l’espagnol, ou plus précisément de l’espagnol cubain mojo (la sauce), basé sur l’espagnol mojar (“mouiller”), lui-même basé sur le latin populaire *molliare.

mojito


Il est également possible que par une forme nasalisée *mlad-, *mel-1 ait donné le latin blandus (doux, caressant, ou, au sens figuré, flatteur…).

Même si nous avons eu, en ancien français, blant (flatteur), nous n’avons plus, en français moderne, de descendance de ce blandus latin, si ce n’est en langage littéraire, où nous pouvons encore trouver “blandice”, souvent employé au pluriel, désignant les caresses, les flatteries, les attraits, les séductions, comme chez Chateaubriand, Huysmans, ou encore Gide…

Mais le latin blandus existe toujours dans d’autres langues, cette fois sous des mots usuels.
Je pense notamment à l’anglais bland (doux à en être insipide), à l’italien blando (faible, timide...) ou l’espagnol blando (tendre, mou…).


Mais continuons le tour des dérivés de notre *mel-1 proto-indo-européenne…

Une de ses formes variantes, *smeld- a donné le germanique *smelt- (fondre).

De *smelt, l'ancien haut allemand a retenu smelzan « fondre ».

D’où en découle, certes, l’allemand moderne schmelzen (fondre), mais aussi le francique *smalt, de même sens, qui deviendrait, au XIIème siècle, esmal puis email, ou même, au XIIIème, esmail.

Eh oui, nous devons à notre *mel-1 notre français émail, qui désigne dès le début un vernis obtenu par vitrification destiné à recouvrir le métal, la céramique, la faïence, la porcelaine et qui, après avoir été porté à une certaine température et … fondu!, se solidifie et conserve des couleurs inaltérables.

Emaux


*mel-1, nous la retrouvons encore, via une forme allongée *meldh- passée dans le germanique *mildja-, dans l’anglais mild (doux), ou le prénom féminin Mildred (littéralement “force douce”), tiré du composé vieil anglais Mildþryð, Mildthrȳth, où ðryð, thrȳth signifie la force.

Sainte Mildred - ou Mildrède - de Thanet fut une abbesse du VIIème siècle.
Elle était la fille du roi Merewald d'Anglie (✝ 700) et l’une des trois filles de sainte Ermenburge, princesse de Mercie en Angleterre (estuaire de la Tamise).
Elle fut élevée au monastère de Chelles, en Ile-de-France.
De retour en Angleterre, elle prit l'habit bénédictin des mains de saint Théodore de Cantorbery et devint abbesse de Thanet.

"Miséricordieuse, tempérée et paisible", Mildthrȳth est l'une des saintes les plus populaires du Moyen Âge anglais…

Sainte Mildred de Thanet (source)


video
Happiness is a cigar called Hamlet.



Vous tondez la pelouse?
Alors vous connaissez sûrement l’anglicisme mulch / mulching.

En français? Paillis / paillage - pailler.

Le paillis, c’est, selon le Larousse, une "légère couche de paille ou d'un autre matériau dont on recouvre le sol pour en maintenir la fraîcheur et éviter que certains fruits, tels que melons, concombres, fraises, soient souillés par le contact de la terre."

L’anglais mulch viendrait d’une forme suffixée de notre *mel-1: *mel-sko-, passée au vieil anglais mel(i)sc, mylsc (doux, moelleux) par le germanique *mil-sk-.

Mulching - paillage


Enfin, il est possible, il se pourrait - mais franchement je ne parierais pas trop là-dessus -  que nous retrouvions *mel-1 dans le celtique *molto-, qui désignait cet animal à la laine si douce, le … mouton!

moutons, Orkney, Scotland, UK

On retrouve le mot dans le vieil irlandais molt, le moyen-breton mout, le cornique mols, ou encore le gallois mollt.

Mais il se pourrait que le *molto- celtique ne fasse pas vraiment référence à la douceur de la laine de l’animal, mais qu’il désigne plutôt le bélier castré


Bon, il est clair que je préfère la référence à la douceur de la laine…

Aaaaaaah


Je vous souhaite, à toutes et tous,
un charmant dimanche, une très belle semaine, et vous donne rendez-vous…
Dimanche prochain!

Ah, j'allais oublier!
Vous trouverez dans la colonne de droite du blog un lien vers Pinterest: j'y ai créé (sur Pinterest) un board où j'épingle les illustrations qui me semblent intéressantes, et - forcément - relatives au proto-indo-européen, ou au moins à l'un ou l'autre des groupes de langues indo-européennes... 
Il y a de très belles illustrations, des cartes, des graphiques, des arbres... 
La loi de Grimm en schéma, celle de Verner, qui la précise, en un one pager (vous n'imaginez pas à quel point ce terme one pager m'horripile), l'évolution de la racine *del(ə)- sous forme arborescente, un SUPERBE arbre linguistique des langues indo-européennes, cinq et cent représentés dans chacun des groupes indo-européens, une carte de l'isoglosse centum/satem (mais oui, on en a parlé dans ceud mìle fàilte chez les Tochariens (A))... ... ... 
Bref, allez voir, il y en a vraiment pour tous les goûts...
http://www.pinterest.com/fredblondieau/proto-indo-européen/ 


Frédéric

article suivant: de mieux en mieux...

dimanche 2 novembre 2014

Chère Carine, prendrez-vous des liserons d'eau? Laissez-moi appeler le serveur.


article précédent: Dylan fumait de la belladone??



Kiss not thy neighbor's wife, unless
          Thine own thy neighbor doth caress

« Tu n'embrasseras point la femme de ton prochain,
à moins que la tienne propre ton voisin ne caresse  »

Ambrose Bierce, The Devil's Dictionary (1911)



Bonjour à toutes et tous!

Avant toute chose, en cette période si particulière de l’année, si jamais vous cherchez l’étymologie d’Halloween, sachez que c’est ICI que ça se passe…


Dimanche dernier, nous étions revenus sur l’article La bibliothécaire se livrait à la prostitution dans une bodega... - Une bodega?? pour nous intéresser à la racine *dem-, lointaine parente du domus latin.

Eh bien, en ce jour d’hui je vous propose de reprendre à nouveau ce même article, mais pour cette fois rebondir sur la racine proto-indo-européenne à l’origine du hōr- de hōrdōmr- qui y était également abordé, composé vieux norois pour prostitution.

C’est ce hōrdōmr- qui deviendra plus tard le whoredom anglais (toujours prostitution)…


Cette racine, c’était, je vous l’avais dit:

*kā-


dont le champ sémantique couvrait les notions d’amour, de désir…


Ford *kā-


C’est une forme suffixée en *-ro- de notre racine: *kā-ro-, qui est à l’origine de l’anglais whore, la prostituée, ou de l’anglais whoredom, la prostitution.

Ces deux mots proviennent en fait d’une même source germanique *hōraz (non, on ne rajoute pas hōdézespwār), au féminin *hōrōn-,celui/celle qui désire”, qui pratique l’adultère.


Ci-dessous, un fantastique épisode de la série Armstrong and Miller, irrésistible pastiche de la très chic émission de la BBC Who Do You Think You Are?, où des personnalités retrouvent, parfois avec surprise ou émoi, les traces de leurs ancêtres: 

Le rapport?

-------- Attention Spoiler, ne lisez que si vous ne comprenez pas l'anglais, 
ou ne souhaitez pas regarder la vidéo !! -------- 

Le pauvre Alexander Armstrong retrouve la trace de sa grand-mère maternelle, Florence, et de toutes ses soeurs - ses grand-tantes, donc -,  toutes renseignées au registre de la population (1921 ou 1931) comme whores.
-----------------------------------------------





Ce que personnellement je trouve délicieusement amusant, c’est que c’est toujours notre *kā- proto-indo-européen qui est à l’origine de l’adjectif latin cārus: cher, aimé, estimé (ou aussi, parfaitement: cher, coûteux, précieux)


Eh oui! Cārus!

Dont nous avons tiré cher, chéri(e), chérir , mais aussi charité, caritatif,…

Oh, j'A-DO-RAIS les Saintes chéries, avec la délicieuse
Micheline Presle...

Vous vous rappelez du générique?
Moi: OUI!!!




Charité (tout d’abord sous une forme caritet, fin du Xème siècle), n’est que la francisation du latin caritas, dérivé de cārus.

Caritas a notamment servi, dans la langue de l’Eglise, à traduire le grec ancien ἀγάπη, agápê (“amour”, la plus haute des vertus théologales: l’amour de Dieu et du prochain).

Son sens concret de don, aumône, est attesté depuis le IIIème siècle.

Agape? Nous en parlions déjà il y a pratiquement un an jour pour jour, dans Une bonne pâte, ce satrape

Tiens, à propos:
Les vertus théologales, il y en a trois: la foi, l'espérance, et la charité.
En Russie, ces vertus sont joliment associées à trois prénoms féminins:
  • Ве́ра (Véra): Foi
  • Надежда (Nadiejda): Espoir, et
  • Любовь (Lioubov): Amour.

Leur fête, ainsi que celle de leur mère Софья (Sophia): Sagesse, est célébrée le 17 septembre.


Sophia, la Sagesse divine


De cārus nous arrive aussi, par l’italien carezza, caresse!
Le mot français évolua, exprimant d’abord une démonstration d’affection ou de reconnaissance par les gestes ou la parole, pour finalement se réduire essentiellement au geste affectueux de la main, ou apparenté à la sensualité érotique.


Caresses et bisous-babines, je connais...


- Et forcément, on retrouve la racine *kā- dans l’anglais to care! 
- Bonjour! Et… NON, pas du tout. Rien à voir.

L’anglais care (prendre soin, s'occuper de...), lui, provient d’une autre racine proto-indo-européenne: *gar-, racine d'origine expressive qui correspondait à la notion d’appeler (éventuellement à l’aide), de crier.

Un cognat de l’anglais care, ce serait plutôt...

slogan!

Construit sur le gaélique sluagh-gairm, que l’on pourrait traduire par cri de guerre, composé de sluagh, la troupe, et gairm, le cri, l'appel.

Au XVIème siècle, le mot s’employait pour désigner le cri de guerre ou de bataille de ces malades de Highlanders

La bataille de Prestonpans, 1745


Mais pour en revenir à notre gentille petite *kā-, nous lui devons encore les prénoms Carine, ou Carina. (chère, aimée, via le latin cārus)

Enfin, on la retrouve indifféremment dans l’allemand Hure: putain, ou dans le vieux breton kâr: amour, amitié, parenté.

L’ami se dit toujours câr en gallois,
car en cornique,
cara en gaélique et
caros en gaulois.


Terminons en beauté par un dérivé en sanskrit de notre *kā-, emprunté au proto-indo-iranien: काम!
Mais oui: काम, kāma: l’amour, tout simplement!


Un de mes films préférés...

Le dieu hindou Kâma, en sanskrit कामदेव, Kāmadeva, est en quelque sorte la personnification, ou plutôt la divinisation de l’amour, du désir amoureux.

Tout comme l'Éros grec, d’ailleurs, il utilise un arc et des flèches pour répandre l'amour…

Kāmadeva


Vous connaissez le mot कामसूत्र, Kāmasūtra, composé de काम, Kāma et de सूत्र, sūtra: aphorisme.
Kāmasūtra signifie donc littéralement « Les Aphorismes du désir ».

Le Kāmasūtra, recueil indien écrit entre le IVème et le VIIème siècle, prodiguait des conseils sur l’art de vivre qu’une personne cultivée se devait de connaître: l’usage de la musique, la nourriture, les parfums, et les positions sexuelles.

Eh oui!, le Kāmasūtra, c'était aussi de la musique! (source)



Fait curieux: le thai a emprunté काम, kā́ma au sanskrit, pour en faire กาม, gaam.
Juste un conseil: même si le sanskrit काम, kā́ma évoque bien l’idée d’aimer, d’apprécier, évitez cependant d’utiliser son pendant thai: กาม, gaam dans un restaurant thaïlandais pour exprimer votre envie d’un plat particulier…

Car à กาม, gaam correspond bien à la notion de désir, certes, mais... charnel.

C’est d’ailleurs par un dérivé de กาม, gaam: น้ำกาม, náam gaam, (náam le liquide, gaam le désir), que l’on désigne, en thai, le liquide séminal. Oui: le sperme.

Votre si poli "je prendrai vos liserons d'eau frits" risquerait donc de se comprendre comme "je voudrais prendre sauvagement par derrière vos liserons d'eau frits, là, au milieu de la table", ce qui n'aurait peut-être pas l'effet escompté...

(même si dans les menus des restaurants thaïlandais on parle de nouilles sautées, mais bon)


Liserons d'eau à la pâte de soja




Bon dimanche à toutes et tous, et …
A dimanche prochain!




Frédéric


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