- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 27 septembre 2015

oh ne t'éveille pas encore (berceuse tirée de l'opéra Jocelyn, de Benjamin Godard)





C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.


Arthur Rimbaud, 













Le Dormeur du val, sonnet en alexandrins, octobre 1870



Bonjour à toutes et tous!


J’ai un peu la flemme.
Oh, ça fait partie du personnage, ne vous inquiétez pas.

L'éternelle flemme, je connais.



Et ce n’est certainement pas pour rien qu’un de mes films préférés - comme certains d’entre vous devraient à présent l’avoir compris - reste …












Mais voilà, c’est comme ça, le week-end dernier fut un vrai délice londonien, et maintenant, il faut reprendre la bride.

Et c'est dur.










Alors, un sujet de circonstance.

La racine proto-indo-européenne …

*drem-


Ce qu’elle devait signifier?
Tout simplement… dormir!


Par sa forme au degré zéro *dr̥m-
- PSSS! Ce curieux r pointé *a valeur de /r/, mais les linguistes l'emploient pour indiquer que sur base des règles de mutation consonantique, il va se dériver en une structure syllabique (de type r+voyelle, ou voyelle+r, ou même voyelle+r+voyelle ou voyelle+voyelle+r). On sait ainsi qu'il donnera...: ar en arménien, or en latin, ar en hittite, ra en grec, ərə en avestique, aúr en gotique... -
suffixée en *-yo-
- ce qui nous donne *dr̥m-yo-, nous sommes tous d’accord? -,
elle se retrouve dans le latin dormiō, à l'infinitif dormīre.

Qui, je ne vous le cache pas, pourrait assez bien se traduire par dormir.


Le latin dormiō, dormīre, qui donnait dormītum au supin, nous a laissé quelques beaux mots…

Le participe présent dormant a été adjectivé dès le XIIème siècle, au figuré.

Comme dans eau dormante.

mare, bel exemple d'eau dormante

superbe illustration de Gustave Doré pour La Belle au bois dormant
(On avait déjà parlé de la Belle au Bois dormant, et surtout de sa quenouille: de la quenouille à la Lune)


En botanique, on utilise le terme dormance à propos de végétaux qui ferment leurs feuilles, leurs pétales pour la nuit (moooh comme c’est tout mimi), ou qui, d'une façon générale, ralentissent leur croissance lors une période déterminée.

Dormance et persistance
(source: http://fredericsaia.org/dormance-et-persistance)


Il y a bien entendu l’adjectif dormeur, dormeuse.

Le dormeur, substantivé cette fois, désigne la personne qui dort beaucoup, ou qui aime dormir.

Dormeur
(source)


Mais le dormeur, c’est également ainsi qu’on appelle le tourteau, en Bretagne ou en Normandie.
Pourquoi donc? Tout simplement en raison de son inertie lorsqu'il est capturé.

dormeur (source)


Quant au substantif dormeuse, employé au pluriel, il désigne des boucles d’oreilles qui s’y fixent (aux oreilles) par un écrou.

Le rapport entre une boucle d’oreille et le sommeil?
A l’origine les dormeuses étaient portées la nuit, car elles servaient à éviter que les trous du perçage ne se referment.

dormeuses


Dormition, lui, est essentiellement utilisé pour désigner, au sens théologique, la mort de la Vierge, dans la mythologie chrétienne.

Le terme exprime ici la croyance selon laquelle la Vierge est morte sans souffrir, dans un état intense de paix spirituelle.




Mais le terme dormition est également employé dans la mythologie celtique, pour désigner cette fois l'état du roi Arthur après son dernier combat, où il fut blessé mortellement et son corps conduit dans l'île d'Avalon.
Avalon? On en parlait ici: Ceci n'est pas une pomme
J'aime bien, moi, le cycle arthurien... J'en ai fait plusieurs fois mention, notamment dans Siegfried était-il téméraire?

Ici, la dormition désigne un état qui n'est ni la vie ni la mort, plutôt un état de transition.
Hors de ce monde. Mais pas non plus dans l'au-delà.
Ailleurs, mais pas ici.

Car un jour, mes amis, le roi Arthur reviendra, il récupérera Excalibur et la brandira à nouveau, et redeviendra l’axe du monde.

Et alors, mes amis, le monde sera à nouveau en ordre, et l’harmonie régnera enfin.

Quoi? Quoi?
On peut rêver, non?

Le passage d’Arthur vers Avalon
("Cutler King Arthur Passing”, Stella Langdale - source)



Savez-vous ce qu’est la forme spécifique?

En philosophie, il s’agit de la forme commune à tous les individus d’une même espèce.
Ainsi, on dira que la forme spécifique de l’Homme est la rationalité par exemple.
Ou la bêtise plutôt, non?

Le concept de forme spécifique (sûra naw’iyya) sera surtout développé par Avicenne (980-1037).

Avicenne


On pourrait aller jusqu’à dire que la forme spécifique, c'est ce par quoi une chose est ce qu'elle est.

C’est de ce genre de concepts certes très élevés, brillants, mais surtout passablement creux dans la bouche d’idiots, que se moque Molière tout à la fin de l’acte III de son Malade imaginaire, où il fait dire en latin de l'époque à un bachelier aspirant médecin que si l’opium fait dormir, c’est parce qu'il y a en lui une vertu dormitive, dont la nature est d'assoupir les sens.

Ce qui permet à l'assemblée des médecins, la bouche en coeur, de reconnaître que l'aspirant est clairement prêt à exercer.

BACHELIERUS
Mihi a docto Doctore
Domandatur causam et rationem, quare
Opium facit dormire ?
À quoi respondeo,
Quia est in eo
Virtus dormitiva.
Cujus est natura
Sensus assoupire.


Dormitif, donc, dérivé savant (1544) du supin dormitum.


Et puis, nous avons dortoir, du latin dormitorium, ellipse de dormitorium cubiculum “chambre à coucher”, de l'adjectif dormitorius créé sur dormitor, le dormeur.

Le latin dormitorium est encore devenu dormitory en anglais, ou dormitorio en espagnol…


Mais n’allez surtout pas croire que seuls des mots latins dérivent de notre proto-indo-européenne *drem-!

(Si c’était le cas, déjà, on ne pourrait pas parler de racine proto-indo-européenne, hein, si vous voyez ce que je veux dire?)

Car nous retrouvons toujours *drem- ...
  • en grec ancien, où δαρθάνω, darthano signifait dormir
  • dans le sanskrit classique द्रायति, drayati (“il dort”), 
  • dans le sanskrit védique द्राति, drāti (toujours “il dort”)
  • dans l'arménien տարտամ, tatarm (“languide”), 
  • ou dans le (Aaaah [soupir]) vieux slavon d’église дрѣмати, drěmati, lui-même à l’origine des polonais drzemać, russe дремать (“dremátj”), slovène dremati, ou tchèque dřímat.

- Et dans l’anglais dream, évidemment!
- NON, absolument pas! Mais alors, pas du tout.

Mais ça me donnerait bien une idée de sujet pour la semaine prochaine…



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine, et vous propose de nous retrouver… voyons voir... dimanche prochain?




Frédéric


dimanche 20 septembre 2015

Appeler son fils Jean-Sébastien, et s'étonner qu'une fois ado il fasse des fugues...


article précédent: et cetera, et cetera.
















Frères humains qui après nous vivez
N'ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tost de vous merciz.
(...)

(Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez pas vos cœurs durcis à notre égard,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous merci.)

François Villon, 
la Ballade des pendus


Bonjour à toutes et tous!


Tristes moments, que ceux que nous vivons, où des milliers et des milliers de gens fuient les atrocités de la guerre et tentent péniblement de trouver refuge chez leurs frères humains.

Visiblement, parmi leurs frères humains, il y en a qui le sont moins que d’autres (humains).
‘suffit de voir la façon dont on les reçoit (ou plutôt "dont on ne les reçoit pas") dans les pays du Golfe.

Au moins, nous, essayons de garder notre humanité, mes frères humains…
(Je considère TOUS les hommes comme mes frères. Simplement, je me dis qu'on ne choisit pas sa famille)

Comme je n’ai pas non plus vraiment choisi ce sujet ;  j’aurais franchement préféré ne pas devoir le traiter, le voir s’imposer à moi ainsi.


En ce dimanche, nous traiterons du mot “réfugié”.




Mais avant de parler de “réfugié”, nous devons parler de “refuge”.

Les bronzés font du ski, Patrice Leconte, 1979
la scène du refuge

Et sachez que c’est Alain Rey - et son Dictionnaire historique de la langue française - qui parle ici par ma bouche (ou qui écrit ici par ma main, ou qui tape ici par mes doigts).

Le français “refuge”, nous l’avons emprunté - au début du XIIème - comme souvent, au latin.

Refugium, “action de se retrancher”, “fuite”, et par métonymie, “asile”.
- Tiens, je viens d’avoir un flash: vous imaginez les francophones de l’époque se levant contre l’agression du latin envers leur langue, créant un comité de défense de l’ancien français, et pestant avec véhémence contre ce qu’ils auraient appelé le franlatin, corruption sans nom de leur belle langue? Rigolo, non? Je dis ça, j’dis rien. -

Le latin refugium provenait lui de refugere: "reculer en fuyant", s’enfuir, d’où aussi: chercher asile.

Re-fugere: le préfixe re- marquait ici le mouvement à rebours, et le verbe fugere signifiait tout simplement “fuir, s’enfuir, se dérober”.

Le premier sens connu de “refuge”, c’était celui de “personne auprès de qui on cherche asile”.
Son sauveur, quoi.

LE Sauveur.


Celui qui demeure sous l'abri du Très-Haut Repose à l'ombre du Tout Puissant.
Je dis à l'Eternel: Mon refuge et ma forteresse, Mon Dieu en qui je me confie!
Car c'est lui qui te délivre du filet de l'oiseleur, De la peste et de ses ravages.

La Bible, Psaume 91 (Bible de Louis Segond)


Refuge a donné plus tard - nous sommes maintenant au XVème siècle - “se réfugier”.

Et c’est en 1432 précisément que nous trouvons la première occurrence du participe passé adjectivé réfugié, pour désigner quelqu’un contraint de quitter un lieu pour se soustraire à des persécutions, un danger, ou une condamnation.

Plus d’un siècle plus tard, on emploiera le mot en tant que substantif:le réfugié” - ou plutôt “les réfugiés” -, notamment en parlant des protestants français qui durent s’exiler après l’infâme révocation de l’Edit de Nantes (1685).

Ah, les guerres de religion...  dont une des plus sanglantes manifestations sera le massacre de la Saint-Barthélemy, 1572.

Tiens, encore un, de massacre au nom de Dieu...

Le massacre de la Saint-Barthélemy, 1572


Alors, ce latin fugere, il provenait forcément d’une racine proto-indo-européenne.
Sinon, il n’aurait tout simplement pas sa place ici.
Oui, je suis comme ça moi. Je n’accepte que les mots descendant du proto-indo-européen.
Les autres, ils ne viennent que pour profiter de mon blog, ou pire: me voler du temps et de l’espace de stockage.
Je suis un Indo-Européen de souche, moi monsieur.

La racine??

*bheug-1. “Fuir, s’enfuir”


Fugere descendait plus précisément de la forme au timbre zéro de *bheug-1....
- Au timbre zéro. Donc? Donc...?
Sans sa…? Voyelle-pivot! 
OK. 
Qui est normalement un…? Un ...? "e"
OK -
...*bhug-


Quant au déverbal de fugere, fuga (la fuite), il descendait lui d’une forme suffixée du timbre zéro *bhug-: *bhug-a-.


De ces latins fugere ou fuga, nous avons reçu en retour…

(oui: refuge, réfugier ; ça on avait compris)

Fuir, s’enfuir, fuite, mais aussi…
Fugace, fugitif, fuyard, fuyant, ou encore…

Subterfuge!
Dont le Grand Robert nous donne la définition:
Moyen habile et détourné pour échapper à une situation, pour se tirer d'embarras” 
et nous dit qu’il provient du bas latin subterfugium, de subterfugere « fuir (fugere) en cachette, en dessous (subter) ».



“Jusqu'alors, il ne lui était jamais venu à l'idée que la littérature fut le meilleur subterfuge qu'on eût inventé pour se moquer des gens...”

Gabriel García Márquez, Cent ans de solitude




Ou centrifuge (1700), basé sur l’anglais newtonien "centrifugal", du latin savant centrifuga, du latin centrumcentre » pour les moins-bien comprenants parmi nous ; centre comme dans “centre d’asile”), et fuga « fuite ».

application de la force centrifuge


- Et donc aussi l’anglais to flee (s’enfuir)!
- NAN, pas du tout!

To flee descend d’une autre racine, que nous avions traitée il y a plus de trois ans: *pleu- ("couler", "flux", "écoulement”).
il pleut

Mais puisqu'on est en anglais, restons-y, avec…

feverfew, le nom anglais de la grande camomille.

Ouais bon, désolé de devoir retaper sur le clou, mais ici encore, c’est le français qui s’est imposé à l’anglais.

Car ce feverfew provient de l’ancien français fevrefue, dérivé du latin febrifugia, composé de febris, la fièvre, et ‎fugere, "fuir ...".


grande camomille (la petite camomille est plus petite)


Pour désigner ce qui fait fuir la fièvre, nous emploierons maintenant la forme fébrifuge.

Car oui bien sûr, de fugere / fuga, nous avons hérité de tous ces mots créés relativement récemment, en -fuge, comme...

... vermifuge, calorifuge (ou au contraire frigofuge), ignifuge, fumifuge ...,
où ce suffixe s’entend systématiquement comme “qui fuit”, ou “qui fait fuir”, “qui chasse”. (les vers, la chaleur, le froid, le feu, la fumée...)
Une jolie liste sur le wiktionary: https://fr.wiktionary.org/wiki/-fuge


En portugais, pour "fuir, s’enfuir", nous avons encore fugir, cognat de l’espagnol huir.


Bon, de fuga, nous avons fait “fuite”, mais aussi ... fugue.
L’italien, lui, a fait fuga.


Pour la fugue musicale, j’ai cependant ma propre version, qui ne s’accorde pas vraiment avec la version officielle:

Certes, le français fugue vient du latin fuga, tout comme le fuga italien, mais pour moi, le mot allemand Fuge, tel qu’employé par - par exemple, et vraiment par hasard - Johann Sebastian Bach, est issu du proto-germanique *fōgijanan, dérivé d’une autre racine proto-indo-européenne: *pag-, à laquelle on pourrait rattacher l’idée de lier, de relier.

Quant au verbe allemand Fügen, lui aussi dérivé de *pag-, il peut signifier ajuster, joindre, ajouter, adapter, se conformer.

Et oui, la fugue est l'adaptation de plusieurs voix musicales, qui s'ajustent, qui s'ajoutent, se rejoignent pour former un contrepoint (la superposition de lignes mélodiques).
Relisez à ce sujet Guerre et Paix. Et saucisse

Et j'en profite pour vous faire goûter à l'audition de l'Art de la Fugue
die Kunst der Fuge, BWV 1080, de Johann Sebastian Bach


Pour savourer pleinement l'écoute de Bach,
il me semble qu'il faut au moins savoir entendre les différentes voix à la base de ses œuvres.
Allez, juste pour vous aider, si nécessaire:
Le premier contrepoint de l'Art de la Fugue ("Contrapunctus 1") est une fugue à quatre voix, sur le thème principal ("le sujet"). 
Ecoutez donc le sujet, très court, exposé par la première voix, seule. (ce sont les toutes premières notes du morceau) 
Et puis, prêtez l'oreille: chaque fois qu'une nouvelle voix se présente, elle rejouera le thème, elle "répond" à la voix précédente.
C'est aussi sa façon à elle de se présenter à vous, c'est son "c'est moi, j'arrive, je suis là".  
(Le thème sujet est un peu un mot de passe, un sésame ouvre-toi: pour qu'une voix puisse entrer en jeu, elle doit l'énoncer...)
Si vous comptez les entrées de chaque voix (l'exposition du sujet par la première, puis les réponses des autres), vous verrez qu'il y en a bien quatre 
Mais attention! Les voix rejouent le sujet, oui, mais pas nécessairement sur le même ton! (ce sera plus haut, ou plus bas).  (Dans la suite de l'Art de la Fugue, vous découvrez même que les voix peuvent aussi le rejouer plus lentement, ou même à l'envers, ou en miroir!)
Et évidemment, plus il y a de voix, plus il est difficile de reconnaître le thème exposé par la nouvelle voix, car toute autre voix est supposée continuer à jouer, ce qui vous obligera à plus d'attention encore pour bien percevoir la réponse de la nouvelle voix... 
Chacune se présente donc par le sujet, puis part, virevolte dans des variations sur ce thème. 
Une page qui reprend l'analyse de ce morceau?
http://www.teoria.com/articulos/analysis/kdf/I/eng/index.html
La merveille réside - notamment - dans le fait que chacune de ces voix évolue individuellement, se développe à sa façon, mais forcément toujours en tenant compte des autres, sinon, l'harmonie disparaîtrait... 
Et la musique de Bach est fondamentalement, essentiellement fondée, axée, structurée sur l'harmonie. 
Ce que la Société des Hommes pourraitdevrait être, non?


Alors, oui!
On retrouve encore notre *bheug-1 en grec ancien, avec φεύγω, pheugô, “fuir”, et son déverbal ϕυγή, phygê, “fuite”.
D’où les acceptions d'évasion, d'exode

Le grec ancien ἀποφυγη, apophygê, composé de ἀπό-, apó-, “séparation” et de φυγή, phygê, “fuite” - oui, tout le monde suit? -, est devenu en latin apophygis.

Et par la suite, en français?

Apophyge.

En architecture, courbe ("fuyante") à la base ou en haut du fût de la colonne.



Ainsi, la colonne dorique grecque (c’est une façon de parler, hein, il y en avait beaucoup, des colonnes doriques grecques) était dépourvue de base, mais aussi d'apophyge supérieure (au raccordement avec son chapiteau).

Pas étonnant, donc, qu’elles n’aient pas vraiment tenu le coup, les colonnes doriques, sans base et sans apophyge supérieure…


A gauche, une colonne dorique.
Vous y voyez la base, et l'apophyge supérieure?
Ben voilà, c'est bien ce que je dis.




Et voilà donc, pour réfugié, et sa racine *bheug-1.

Psss! Les réfugiés aussi, ont des racines.

Et c’est rarement pour le plaisir qu’on accepte de se faire déraciner.




Passez un bon dimanche, une excellente semaine!

A dimanche prochain?



Frédéric



La petite fugue, Catherine et Maxime Le Forestier,
basée très (très très) librement sur la fugue des 
Prélude et fugue N° 11 en F Maj BWV 856
du Clavier bien tempéré




dimanche 13 septembre 2015

et cetera, et cetera.




"Défie-toi d'un homme qui parle peu, 
D'un chien qui n'aboie guère, 
Et de l'et cetera d'un notaire."

Quelque six mille proverbes
et aphorismes usuels
empruntés à notre âge et aux siècles derniers























Bonjour à toutes et tous!

Aujourd’hui, le mot le plus bête de la langue française!

Rantanplan, le chien le plus stupide à l'ouest du Pecos


Non, c’est pas vrai, il n’est vraiment pas bête, mais il est, disons… commun.

Même plus que ça.

Au point que finalement, il n’intéresse personne.

Il n’a pas vraiment de sens précis ; il fait partie des meubles, il ne représente strictement aucun intérêt si ce n’est celui de réunir d’autres mots.

Ce mot, c’est “et”.

Vraiment, que pourrait-on en dire!
"Conjonction de coordination qui sert à lier les parties du discours, les propositions ayant même fonction ou même rôle, à exprimer une addition, une liaison, un rapprochement."

Et” nous arrive du latin classique et.
Que l’on pourrait traduire par “et”.
C’est tout bonnement captivant.

Et le et latin, vous vous en doutez, provient d’une racine proto-indo-européenne.

*eti-


- Qui s’utilisait comme conjonction, dans le sens de “et”?
- Eh bien non!

*eti- signifiait...
- ou plutôt: “le champ sémantique de *eti- devait couvrir les notions de...” ; nous avons déjà parlé de la difficulté de retrouver le sens précis d’une racine multimillénaire -
au-dessus, au-delà.


Oui, une liste comme “Anton, Ivan, Boris et moi” peut se comprendre comme “au-delà d’Anton, Ivan, Boris”, il y a moi”.

Notez que ça marche avec beaucoup d'emplois de la conjonction de coordination “et”, comme dans “Rebecca, Paula, Johanna et moi”: “au-delà de Rebecca, Paula, Johanna, il y a moi”.

Ou même "Sacha, Sonia, David et moi, Dimitri, Yanni, Natacha et moi": "au-delà de Sacha, Sonia, David, Dimitri, Yanni, Natacha, il y a moi".



Mais oui, faut bien que je meuble...
Avec ça, j’aurai déjà pratiquement fait le tour de notre “et!


Mais bon, en français, nous utilisons encore l’expression “et cetera”.
Alors poussons jusque là:

cette locution est empruntée au latin médiéval juridique “et cētera desunt”, que l’on pourrait traduire littéralement par « et le reste est omis », cētera étant le neutre pluriel de cēterī: “tous les autres”.

Cēterī donnant au singulier cētĕrus (comme la Crimée), “qui reste”, ou “restant”.

Tiens, profitons-en: écrire et caetera ou et cætera, c’est reprendre une vieille bêtise étymologique, du temps où l’on pensait que et cetera dérivait du grec ancien καί ἕτερα, kaí heteraet les autres »).

(Mais en revanche, oui, le cētĕrus latin est bien apparenté au grec ancien ἕτερος, heteros, « autre ».)

Et il n’y a vraiment aucune raison de prononcer l’expression /ek sétéra/: c’est bien /et sétéra/, sans aucun doute.



Alors - faut-il vraiment le préciser? -, notre racine proto-indo-européenne *eti- se retrouve dans pas mal de langues indo-européennes.


  • Il y a déjà l’adverbe latin etiam (aussi, même)
mais aussi
  • le portugais e, l’espagnol y, l’italien e/ed
Soupalognon y Crouton (et son fils Pépé)

ou encore
  • l’ancien grec ἔτι, étiencore”,
  • le sanskrit अति, áti (“très, au-delà”), ou, de même sens, le vieux persan ativ et l’avestique aiti.

- Et l’anglais and, et l’allemand und, et le néerlandais en
- Non. Pas du tout. Absolument pas. Aucun rapport.
- Mais, mais, mais enfin…
- Ouais je sais, “et” et “and”, ou “en”, ça se ressemble très fort, hein?

Mais voilà…

Ô nuit désastreuse! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle: le lien entre et et and se meurt, le lien entre et et and est mort!
(merci à Jacques-Bénigne Bossuet, qui n'était pas Aigle de Meaux pour rien)

Oui! Je sais, ça surprend, que deux mots de sens et de forme pratiquement identiques n'aient finalement aucun rapport entre eux.

C’est comme ce qui se passe avec temps et time
temps: Avez-vous le tempérament pour jouer du Bach? 
time: le démagogue est en quelque sorte le démon de la démocratie

Si vous voulez vraiment le savoir, les formes germaniques and, und, en… proviendraient, elles, d’une toute autre racine proto-indo-européenne… (proviendraient, hein, parce qu’on n’en est pas plus sûr que ça de la racine originale)

Cette racine, c’est *en-. Celle qui donnera le latin in, le français en! ("dans")

En se basant sur les différentes versions de “et” dans les langues germaniques:

  • le vieux saxon endi, 
  • le vieux frison anda, 
  • le moyen néerlandais ende,
  • le vieux haut-allemand enti, 
  • le vieux norois - aaah! - enn
  • …, 
on a pu reconstruire une forme proto-germanique (donc non-attestée) qui serait en toute vraisemblance la parente de ces dérivés: *anda / *unda.

Et on pourrait supposer qu’à l’origine de ce *anda / *unda germanique se cache la racine *en- au degré zéro, *n̥-, sous une forme suffixée en -*dha-: n̥-dha-.
Mais vous savez, ' suffit de relire ne confondons pas guerre intestine et gastro-entérite, car on en a déjà parlé, de *en-, dans cet incroyable article où nous faisions de l’ésotérisme chrétien! Si si!

Mais bon, revenons à notre *eti-.

J’avais mentionné, au nombre des dérivés de *eti-, l’ancien grec ἔτι, étiencore”.
En fait, sous une acception équivalente, nous retrouvons aussi notre racine dans le groupe germanique.

Avant de poursuivre, rappelez-vous que pour les anciens, le temps n’était pas linéaire, mais cyclique.



Ok? C'est bon pour tout le monde?
Alors, on continue.

Car en proto-germanique, les formes *idi-, *idi, *ida signifiaient “encore, à nouveau”, mais aussi “à l’envers”, “de/en retour”.

Car dans un monde où le temps est cyclique, si un phénomène se représente, c’est qu’il … revient!
Les notions véhiculées par à nouveau et à l'envers sont, dans un monde au temps cyclique, très proches.

Ces germaniques *idi-, *idi, *ida, on les retrouve par exemple dans l’allemand dialectal it- (à nouveau…), dans l’islandais ið- (encore, à nouveau…).

Ou en anglais.
Sous la forme ed-.

Comme dans eddy, le tourbillon, le remous (dans l’eau), du vieil anglais edēa,
  • à ed- est attachée la notion de “tourner, revenir en arrière”, et où 
  • ēa désignait l’eau (oui, on en a déjà parlé ; à sa base, la racine *akʷ-ā-, relisez donc que d'eau!)

Les aventures d'Eddy, le petit tourbillon

Eddish grass” serait ainsi littéralement de l’“herbe qui pousse après (la tonte ou le fauchage)

Le dialectal edgrow est encore un joli synonyme pour aftermath: suites, conséquences, séquelles


Pour en terminer avec *eti-, sachez qu’on la retrouve aussi, cette racine si mimi, dans les langues baltes et slaves, par l’intermédiaire du (excusez du peu) proto-balto-slave *at-, construit sur le timbre o de notre racine: *oti-!

Pensons ainsi…
  • au préfixe at- présent en lituanien et en letton, pour “de retour, loin”, ou encore
  • au proto-slave *otъ (à partir de, depuis… … …), qui donnera le … (MAIS OUI!!) vieux slavon d’église отъ ‎(“otŭ”), le russe от ‎(“ot”), l’Ukrainien ‎від ‎(vid), ou les tchèque et polonais od, ode



Un tout petit mot, bien commun, dérivé d’une toute petite racine, et voilà, on peut tenir tout un dimanche

Merci qui?
Merci le proto-indo-européen, évidemment!



Allez, très bon dimanche à toutes et tous,
Passez une très agréable semaine,
Et retrouvons-nous… dimanche prochain?


Ah mais oui, j’oubliais!!
Et Eddy, le prénom Eddy, se pourrait-il qu’il provienne de eddy le tourbillon? Hein, hein?

On ne sait pas vraiment.
Peut-être que oui, ou alors du gaélique eddee, “instructeur”.
Ou encore de la racine saxonne ead: succès, prospérité
Ce qui d’ailleurs le rapprocherait de Edmond, de Edmée
(relisez jeux de mains)

Eddy Merckx, ou une autre vision du temps cyclique.



Frédéric


dimanche 6 septembre 2015

Urgence et émergence sont en bateau, urgence tombe à l'eau.


article précédent: le sacrum, ça sert d'os?



“La France ne s’en sortira pas en alignant ses salaires sur ceux des pays émergents.”

Ségolène

Sacrée Ségolène















Bonjour à toutes et tous!


En ce dimanche, une demande émanant de mes chers collègues.
Qui s’étonnaient du fait qu’en français, pour signifier l’urgence, nous employions précisément “urgence”, alors qu’en anglais, mais aussi en italien, ou encore en espagnol, c’était un tout autre mot (aux formes respectives emergency, emergenza, emergencia) qui était utilisé.

Y a-t-il un lien entre les deux mots? Et pourquoi ces langues utilisent-elles l’un plutôt que l’autre?


Commençons donc par nous intéresser à l’étymologie du français urgence.

Notre français “urgent” est un emprunt au bas latin urgens, -entis “pressant”,qui ne souffre pas de retard”.
Urgens n’étant que le participe présent du latin (classique) urgeō, urgēre: pousser, presser.

“c’est pressant, donc c’est urgent”. Ca se tient.





Bon, là où ça commence à se compliquer, c’est quand nous recherchons l’ascendance de ce latin urgēre.

Là, les amis / mes chers collègues, on marche sur des œufs.

Donc, prenez ce qui suit avec les précautions d’usage.

Trois écoles:
  • Ceux pour qui (Meillet, Rey…) la forme est peu sûre, l’origine en est inconnue, ou incertaine et/ou qui s’en battent tout simplement les rouflaquettes.
  • Ceux pour qui (Schrijver, de Vaan…) urgeō proviendrait (sans affirmation!) d’une racine proto-indo-européenne “serrer, presser, lier”: *u(o)rǵʰ.
Racine que Watkins retranscrit sous la forme … *wergh-
Ca ne vous dit pas quelque chose? Un Anglais roulant en Jeep Wrangler (et non en Land-Rover) ? Wrong. Simplement wrong.
Nous lui devons, entre autres, l’anglais ... worry (souci, inquiétude…, ce qui vous serre à la gorge).
  • Et enfin, ceux pour qui (Pokorny, Watkins…) “urgeō” proviendrait d’une forme suffixée *wr̥g-eyo, *urg-eyo- de la racine proto-indo-européenne *wreg- “pousser, envoyer, conduire, traquer…”, que nous avons déjà traitée (Un gars, une fille), et à qui nous devons notamment, et en français, gars, garce ou varech.

Pfff, difficile de trancher.

J’aurais tendance à suivre de Vaan, mais ici, lui-même n’est pas trop trop sûr (il ne rejette pas la version de Pokorny / Watkins, naaan, mais bon, il la trouve un peu tirée par les cheveux).

Mais si Michiel de Vaan a raison, alors notre urgent français a comme bon cousins étymologiques …
  • le lituanien ver̃žti “serrer…”,
  • le vieux slavon d’église otbvreSti (où le préfixe ot- équivaut à notre français dé-), que l’on retrouve encore dans le russe poétique oтверзть (“atvjerzt”), “délier, ouvrir” ou le polonais otwieraćouvrir”, ou encore
  • le vieux haut-allemand wurgen, étrangler (würgen en allemand).

Mais sachez que le latin urgērepresser”, mais aussi “pousser”, donc “obliger”, “contraindre”, s’est aussi dérivé dans les italien urgere, espagnol urgir ou portugais urgir.

Et en anglais, toujours sur ce même latin s’est créé to urge: "pousser (à faire), insister sur".
“To feel the urge to do”, c’est “éprouver l’envie irrésistible de …



Et urgency existe bien en anglais, désignant plutôt ce qui presse.
Oui, en ce sens, ce qui est urgent.



Bon, et alors quoi? Quid de emergency?

Oui oui! Relax!



Pour ce qui est de l’anglais emergency, il nous arrive du latin médiéval ēmergentia, basé sur ēmergēns, participe présent de ēmergō, ēmergĕre.

Le latin ēmergĕre était composé de ē- “ex- mais surtout de mergĕre: “plonger”, “s’enfoncer…”.

Et mergō, mergĕre - ouf (ou plouf, finalement) -, nous arrive bien, en passant par le proto-italique *mezge/o-, d’une racine proto-indo-européenne:

*mezg-1

couler, immerger, plonger, ou pourquoi pas “laver” (le linge, par exemple, en le plongeant dans l’eau).

Si mergĕre signifiait plonger, couler, ē-mergĕre signifiait en quelque sorte l'inverse: sortir de l'eau, (ré-)apparaître à la surface.

C'est ainsi que de ēmergō, ēmergĕre, nous avons aussi tiré notre français émerger.
Mot du XIVème (mais rare jusqu'au XIXème), signifiant notamment sortir d'un milieu liquide de manière à apparaître à la surface, ou encore - par extension - se manifester, se produire, apparaître plus clairement.



Tiens? Mais ... en anglais, nous avons emergency, mais aussi emergence?
Oui. Á l'origine pratiquement des synonymes.
Avec comme sens initial - et littéral -, comme en français, "le fait de sortir de l'eau", d'apparaître à la surface.
D'où, par extension, apparition, irruption, naissance...

Avec le temps, ces deux mots si proches se sont spécialisés: à l'heure actuelle, emergence s'emploie plutôt pour désigner l'apparition à la surface de l'eau d'un corps submergé, ou plus généralement, l'apparition de quelque chose, alors que emergency s'emploiera ordinairement pour désigner une situation imprévue, demandant action immédiate.
Ce que nous appellerions un cas d'urgence.



Mais donc, le mot emergency ne s'est pas vraiment coupé de son sens d'origine: il désigne toujours bien l'apparition de quelque chose.

Même si son emploi s'est spécialisé, il faut donc toujours le comprendre comme désignant un cas imprévu, qui apparaît, là, soudainement.

C'est par cet imprévu qu'il y a crise.

L'urgence ne fait qu'en découler: il faut prestementrapidementurgemment, résoudre la situation de crise.

Ainsi donc emergency n'est pas vraiment l'urgence en tant que telle.

Subtil.

Mais emergency, en cela, est aussi plus fort que urgency!
Car renvoie avant tout à une situation de crise, à quelque chose de grave, de non prévu, à un malaise.

Alors qu'urgency ne désigne que ce qui est pressant.
Comme ce besoin pressant que vous éprouvez après avoir bu quelques verres de bières.



Oui,vous l'aurez naturellement compris, l'italien emergenza et l'espagnol emergencia proviennent, comme l'anglais emergency, de la même source, du latin tardif ēmergentia.

Et c'est donc à ce sens original et littéral d'"apparition - brusque, imprévue - à la surface de l'eau" que tous ces mots nous renvoient, avant de désigner l'urgence qui s'en suit.


Quant à notre français émergence, dans son acception moderne ("l'émergence d'un phénomène", "l'émergence d'un nouveau comportement...") il n'est en réalité que le calque de l'anglais emergence, rendu populaire en nos contrées par Newton, quand se diffusèrent ses traités d'optique (1704), où il était question, en matière de réfraction de la lumière, d'incidence et d'...émergence (la (ré-)apparition d'un faisceau lumineux au sortir d'un prisme, par exemple).



Faut-il vraiment le préciser, nous devons au latin mergō, mergĕre, outre émerger, submerger, immerger, immersion et émersion...

Émersion, lac et palmes
Emerson, Lake et Palmer

Si si, j'ai osé.


En anglais, vous trouverez encore merge: fusionner, confluer, se fondre dans... (ce qui se passe quand vous plongez dans l'eau, où vous ne faites plus qu'un avec l'élément liquide).

Il y a encore le très vilain mergers and acquisitions, qui donne en français - tout en conservant son extrême laideur - fusions-acquisitions.

mergers and acquisitions


Le merge anglais, figurez-vous, vient du ... français! (et je ne dirai rien)

Précisément du vieux français merger: plonger.
Obsolète chez nous, mais qui a continué sa vie outre-Manche.

L'ancien français merger, vous l'aurez compris - enfin je l'espère -, provient de notre latin mergō.



Des dérivés de *mezg-dans d'autres groupes linguistiques?

Allez, d'accord, mais c'est bien parce que c'est vous:
  • le sanskrit मज्जति, majjati "couler, plonger sous", 
  • le lituanien mazgoti et le letton mazgat: "laver". 


P'tite récap'?

  • Urgence, urgency, urgir, to urge... <=  (probablement) *wergh- "serrer, presser..." par le latin urgēre. L'urgence: ce qui presse.
  • Emergency, emergenza, emergencia, émergence <= *mezg-1 "plonger, s'enfoncer, couler..." par le latin mergĕre "couler, plonger...". Emergency: ce qui émerge: apparaît, d'une façon imprévue.


Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une semaine radieuse!

On se retrouve ... dimanche prochain?



Frédéric

article suivant: et cetera, et cetera.

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