- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 24 juillet 2016

Prout prout, Bérénice n'achète ses Nike qu'à Thessalonique




(...)
Ils
(il s'agit des Goths, ces sales païens, bien sûr) ne furent pas plus heureux devant Theffalonique. Ils entreprirent plusieurs fois de fe rendre maîtres de cette ville, qui n'étoit pas en état de leur réfifter: mais faint Afcole qui en était évêque la défendit par la feule force de ses prières. On rapporte qu'une frayeur fecrète faififfoit ces barbares dès qu'ils en approchoient ; qu'ils perdoient, fans favoir pourquoi, cette férocité naturelle qu'ils avoient ailleurs ; & que les plus fages d'entr'eux furent d'avis d'abandonner cette entreprise, & de laiffer en repos un peuple que Dieu protégeoit fi vifiblement par l'interceffion de ce faint prélat.

Enfin, après avoir manqué le pillage de ces trois villes, ils fe jetèrent dans la Macédoine, la Thrace, la Scythie, la Mœfie, & fe répandirent jusqu'aux Alpes juliennes, qui bornent l'Italie de ce côté-là, ravageant toutes fes provinces, et laiffant partout des marques funeftes de leur avarice & de leur fureur.

Je ne peux décidément pas leur en vouloir, à fes Goths :
moi auffi je me jetterais bien dans la macédoine, furtout
fi elle baigne dans une bonne rafade de rhum.
Et je ne laifferais aucune thrace de mon paffage.
















Histoire de Théodose le Grand,
pour Monseigneur LE DAUPHIN.

Par monsieur Fléchier, abbé de S. Séverin, de l'Académie Françoise
(et inventeur du "l" après le "f" initial)















Dimanche dernier, nous avions évoqué le grec (θεά) Νίκαια, (Thea) Níkaia,
Déesse par qui est arrivée la victoire”, comme origine du nom "Nice".

Avec un grand bof. Voire deux.

bof bof

Car la bataille victorieuse dont question, remportée sur les Ligures, et censée s'être déroulée à cet endroit, ben... elle n'a pas vraiment l'air d'avoir jamais existé...


L’autre hypothèse, quant à l'étymologie de Nice, qui me plaît plus, la voici :

C’est que les Ligures avaient déjà donné un nom au lieu - ce qui, au demeurant,  semble parfaitement normal. 
Surtout quand on connaît leur obsession pour les toponymes.
Ce nom aurait ainsi ressemblé à *nis, *nissa...

Bon. Encore une fois, ce n'est qu'une supposition.

Quant à ce qu'il devait signifier, ce nom, là on se perd en conjectures...

Le Docteur Vincent Paschetta, 1903-1984, dans son “Nice historique”, nous donne quelques pistes, qui valent ce qu'elles valent...



Ce nom, selon lui, aurait fait référence à une source, ou en tout cas à de l’eau douce, à un endroit humide… (Il cite lui-même un certain M. Ghis(?), à l'origine de cette théorie)

Toujours selon Paschetta, on retrouverait cette racine ligure dans d’autres toponymes en Italie ou en Espagne, faisant toujours allusion à de l’eau :
  • Nizza Monferrato, dans le Piémont.
  • En Sardaigne, où on trouve un hameau du nom de Nissa, tout près d’étangs.
  • Près de Modène, où se trouve une Nizzola, synonyme de Aquaviola.
D'après lui, encore, en génois, - moi j'adore surtout les génoises ! - l’adjectif nisso, nissa signifierait mouillé, trempé.
En napolitain, source se dirait nittse, ou encore nits en lombard… Et ainsi de suite.

génoise
Même en France, on retrouverait cette racine *nis- “eau”: Nizon, dans le Gard, Nisson, dans l’Ain, la Nize, en Lozère, le Nizan, dans la Gironde…

Bon, ceci dit, j'ai quand même un souci : hormis chez Paschetta, je ne retrouve nulle part cette racine ligure *nis-.

Oui, sur Internet. Bien sûr. Voilà voilà.
Visiblement, le gentil petit monde de l'Internet s'est contenté de reprendre la même théorie, de citer - sans même le nommer ! - Paschetta, sans jamais se poser de questions.



Non, sans rire, aucune de mes sources traitant d'étymologie celtique ou italique ne reprend cette racine.
Ce qui ne veut pas dire non plus qu'elle n'a pas existé ! Loin s'en faut.
Mais bon, je ne retrouve pas d'autre étude sérieuse qui puisse corroborer cette piste.

C'est très gênant.

Comme la planète Shadok changeait de forme, il y avait des Shadoks qui
tombaient. C'était très gênant… surtout pour les Shadoks.

Mon amie Aurora - c'est à elle que nous devons ces très savoureux commentaires sur le blog -, nettement plus férue de l'italien et de ses dialectes que je ne le suis, me signale qu'en divers patois et dialectes de l'actuelle Ligurie, on trouve plusieurs mots contenant "niss-",  reprenant globalement trois sens différents. Ainsi, 
  1. Le verbe spernissâ, pincer, picoter, tiré du latin pernicari: nuire, endommager (qui nous a donné en français pernicieux)
  2. Le doublon nissâ / anisâ: gâter (se dit des fruits), développé par métathèse de insâ, lui-même du latin initiare: commencer.  Un fruit blet est donc un fruit "entamé".  On retrouve le mot sous différentes orthographes: niz, nis, niss ... avec même "nicio" (v.  inizio, "début" ) attesté au XIVème siècle.
  3. Nissa / niceola / nisöa (Gênes) et son cousin toscan (Lunigiana) nizö < latin mediéval nuceola: la noisette.
Et c'est... tout.

Vous voyez le problème ?
On ne trouve nulle trace d'un *nis signifiant, de près ou de loin "source, eau douce".
AUCUNE TRACE non plus d'un nisso/nissa, "mouillé"...

Encore plus fort : il apparaît que nis, en piémontais, ne signifie pas eau, mais plutôt hématome !

Alors quoi ? Paschetta avait peut-être raison sur le fond, mais comment en être certain ?


Mais... je l'avoue, malgré tout, j'aime bien cette idée, d'un toponyme ligure *nis, *nissa, pré-existant au grec.

Qui n'aurait donc rien à voir avec le Νίκαια, Níkaia grec, hormis une certaine similitude phonétique.

La Ligurie actuelle

C'est bien beau !

Ah non, ça c'est Tenby, au Pays de Galles

Et ça aussi, d'ailleurs...

- OK, admettons. Admettons que le nom original était d’origine ligure. Comment alors explique-t-on que la ville était connue des Grecs et des Romains comme Νίκαια, ou Nicaea ??
- Ici, on suppose (encore une fois, rien n’est très sûr) que les Grecs auraient réinterprété le toponyme antérieur ; ils en auraient fait quelque chose qui sonnait joliment à leurs oreilles, Νίκαια, Níkaia.
Et surtout nettement plus évocateur, glorifiant, tant qu'à faire...

Cette hypothèse *nis- pourrait en tout cas expliquer pourquoi l’ancien toponyme ligure ait ressurgi plus tard, sous une forme apparemment palatalisée "Nisse".
Mais oui, la palatalisation est un phénomène bien connu, dont j'ai déjà bien parlé, qui a notamment touché les premières heures du français, où les /k/ latins se transformèrent progressivement en /ch/ ; pensez au latin castellum devenu château par exemple. 
C'est encore la palatalisation qui est à l'origine de la superbe isoglosse Satem/Centum qui divise en deux les langues indo-européennes... 
Tudieu, ça c'est de l'isoglosse
Oui, non, bof?? 
Si "non" ou "bof", lisez ou relisez ceud mìle fàilte chez les Tochariens (A), c'est tout ce que je peux vous dire.

Car alors, on pourrait supposer que l'ancien mot ligure n'était pas totalement perdu, qu'il se serait, par exemple, conservé en occitan... (Mais attention, ceci n'est qu'une simple hypothèse).


Si le nom original de Nice est bien d’origine ligure, je ne pourrai hélas pas remonter à sa racine proto-indo-européenne, faute de sources, de documentation.

J’ai bien tenté de suivre quelques pistes, mais je reviens vers vous, penaud.



Franco Rendich propose bien une racine proto-indo-européenne *nī-, qui fait référence à l'eau vive, certes. Mais il ne la reprend qu'en sanskrit et en latin, où le sens premier a totalement disparu...

Racine que l'on retrouve sous les formes *nei-2, *neia- ou encore *nî-  chez Ali Nourai.


Pokorny nous donne enfin une autre racine (761) *neid-2nid-: "couler, courant d'eau". 
Elle-même descendante d'une *neigʷ-, "laver". Cette dernière étant confirmée par Watkins.

Intéressant. Mais en supposant que *neid-2nid- soit bien à l'origine du ligure *nis, il faudrait encore expliquer la présence de ce "s" ligure... Peut-être par une forme intermédiaire *nizza-?

Vraiment, je ne m'étendrai pas sur la question.
Mais si vous avez la moindre suggestion...


En revanche, chères lectrices, chers lecteurs, on peut toujours parler du grec νίκη, ‎níkē, “victoire”, sur lequel serait basé Νίκαια, Níkaia !

Oui, je savais que ça vous plairait.

Bon, même là, je ne peux vous donner que des suppositions.

Pour Beekes, νίκη, ‎níkē, serait probablement du pré-grec.

Robert Stephen Paul Beekes, auteur des remarquables
Comparative Indo-European Linguistics et
Etymological Dictionary of Greek
(Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series)

Entendez: le mot aurait pré-existé à l’arrivée d’une langue indo-européenne dans la région.
Traduisez: PAS de racine proto-indo-européenne à lui trouver.

Certains le rapprochent - mais avec beaucoup de prudence - des lituaniens ap-ni̇̀kti et su-ni̇̀kti, ‎“attaquer”, et du letton (mais l’est-on VRAIMENT?) ‎‎nikns, “mauvais, véhément…”, ce qui pourrait alors en faire un descendant de la racine proto-indo-européenne… *neik-, “attaquer, déclencher (une querelle…) avec véhémence”.
Sachez quand même que pour Beekes, rapprocher ainsi níkē de ap-ni̇̀kti est - je cite: 
"étymologiquement gratuit".



Allez, on va se consoler : si on ne peut pas vraiment remonter la piste indo-européenne au-delà de νίκη, ‎níkē, “victoire”, on peut en tout cas citer quelques jolis descendants du mot, comme…

Thessalonique.

La ville de Thessalonique (Θεσσαλονίκη) fut fondée par Cassandre de Macédoine en -315, et baptisée ainsi en l'honneur de sa femme, à qui il offrit la ville en gage de son amour (chacun son truc).

Thessaloniki, vers le haut de la carte

Oui, vous avez bien compris : sa femme, donc, s’appelait, sans rire, Thessalonique
- et comme vous le constatez, ça ne l’a pas empêchée de se marier -

Thessalonique était la fille de Philippe II de Macédoine, ainsi que la demi-sœur d'Alexandre le Grand! 
(Franchement, elle n'avait pas été gâtée par la vie. Déjà, s'appeler Thessalonique, mais aussi, être la demi-soeur d'Alexandre le Grand. Vous imaginez les quolibets? "Alors comme ça, t'es qu'à moitié grande, Thessalonique ?")
Son prénom provient de la contraction des mots Θεσσαλών, Thessalós (désignant les Thessaliens, les habitants de la Thessalie) et νίκη (victoire, donc), en commémoration de la victoire des... Macédoniens - ça, je suppose que vous l'aurez compris -, avec l'aide des Thessaliens, sur les habitants de, de … de la ...
Ta ta, tout se tient! -
… Phocide.
(Mais oui ! La Phocide, dont provenaient les Phocidiens, qui émigrèrent à Phocée, pour ensuite s'embarquer vers nos contrées ; faut relire La Côte d’Azur est la serre où poussent les racines.)

Et puis, nous connaissons encore…

Bérénice.

Du grec ancien Βερενίκη, Berenikê (ou Βερονίκη, Beronikê), en ionien Φερενίκη, Pherenike.

Bérénice est à l’origine un prénom féminin, également d'origine macédonienne, qui signifie simplement « celle qui porte la victoire » (berô en ancien macédonien, proche du grec ancien attique φέρω, pherô). 
Et qui est quand même plus facile à porter que Thessalonique.





Ne vous offensez pas si mon zèle indiscret
De votre solitude interrompt le secret.
Tandis qu'autour de moi votre cour assemblée
Retentit des bienfaits dont vous m'avez comblée,
Est-il juste, Seigneur, que seule en ce moment
Je demeure sans voix et sans ressentiment ?


Aaah, Bérénice à Titus, Acte II, Scène IV



La racine proto-indo-européenne qui se cache derrière berô ?
*per-, et la notion qui lui est attachée, de "mener à", "traverser", "franchir". Et par extension, de "porter, transporter".

Relisez des fjords à l'Euphrate


Tiens, et quel pourrait être l'équivalent masculin de Bérénice ?

Je vous laisse chercher ??

...

...

...

"L'inventeur de la photographie"


Niépce


Oui !! Nicéphore !

Nicéphore Niépce, 1765 – 1833



Allez, un autre joli prénom ?

Véronique !

Latinisation tardive - et chrétienne - de Βερονίκη, Beronikê, copieusement influencée par la locution vera icon (“vraie image”, entendez “le visage du Christ”) associée à la légende de sainte Véronique essuyant le visage de Jésus sur le chemin du calvaire.

Vera Icon, Jan van Eyck

Nous retrouvons toujours le grec nikê dans le vieux prénom Eunice (“bonne victoire, victoire bénéfique”), mais aussi dans… Nicodème, Nicomède, Nicolas, Nicaise, Nicomaque ou même Nicette.

Dans le nom de la ville de Nicée, aussi.

Et même si vous n’en avez strictement rien à f. aire, sachez que le prix littéraire polonais le plus important, c’est le Prix Nike.

Marek Bieńczyk, lauréat du Prix littéraire Nike 2012


Enfin, bien entendu, nous retrouvons nikê dans la marque Nike ; n’oublions pas que la déesse grecque de la victoire Niké était ailée et capable de se déplacer à très grande vitesse

Le logo de la marque représente encore, stylisées, les ailes de la Victoire de Samothrace.




Ce serait tellement bien si - au moins - on prononçait ce Nike “niké”, en souvenir de la déesse...
En hommage à ce glorieux passé, et non pas au rouleau-compresseur mercantilo-(sous-)culturel yankee.

Et ce n'est pas cette ridicule, stupide, affligeante et vaine prononciation française "Naïk" qui va arranger les choses : même les Américains - c'est tout dire - ne prononcent pas le mot ainsi.

Mais non! Eux disent...
- ce n'est pas beaucoup plus malin, mais au moins ils le prononcent à l'anglaise -
...naïki.

Donc, les amis, soit vous dites Naïki, si du moins vous voulez vraiment le prononcer comme les Américains (chacun son truc, encore une fois), soit vous le prononcez Niké, et ça, c'est la classe absolue.

- Ah ouais, comme dans "j'té niké ta merr". 'ta race. Bouffon.
- Oui, pardon, oubliez. Naïk c'est très bien aussi.


Ah oui !
Rien à voir avec la linguistique, mais le célèbre Spirit of Ecstasy, l'emblème de Rolls-Royce, est inspiré de la Victoire de Samothrace. Donc, aussi de Niké.

Spirit of Ectasy



Je vous souhaite, à toutes et tous, un bon dimanche.


Oui, c'est le même dessin que dimanche dernier. Bis repetita placent.


Frédéric




Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom : on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine !
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).


Aaah, Oldelaf chante Bérénice

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