- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 30 octobre 2016

un article de circonstance...





“On doit se ranger du côté des opprimés en toute circonstance, même quand ils ont tort, sans pourtant perdre de vue qu'ils sont pétris de la même boue que leurs oppresseurs.”

Emil Michel Cioran in De l'inconvénient d'être né, 1973 

Emil Cioran, 1911 - 1995














Bonjour à toutes et tous!


… Et nous continuons…

Oui, on passe toujours en revue les dérivés - innombrables, et surtout très variés - de notre adorable petite racine proto-indo-européenne *stā-, “être debout”.

Jusqu’à présent, nous en avons examiné les dérivés passés par le latin stō, stāre, “se dresser”, “être debout”.




Je vous propose de commencer cet article …

- Eh oh, et rien sur Halloween?? Mais enfin??
- Bonjour! Oui, bon. Je ne suis pas de ceux qui crachent sur Halloween, d’autant que c’était une fête traditionnelle en nos contrées, avant que le christianisme ne s’y installe.

Mais voyez-vous, j’en ai déjà traité!
Et c’est ici que pourrez lire ou relire cet article d’il y a déjà trois ans:
Olga, seule avec un soldat, à Halloween? Pas très catholique tout ça...
Et entre nous, Halloween, je ne veux pas être méchant, mais c’est la Toussaint, hein…

samhain


Je disais donc, avant d’être interrompu:
Je vous propose de commencer cet article par un mot qui n’est peut-être pas dérivé de *stā-
Mais voilà, dans le doute

Ce mot?

le français étancher.

Trouvé sur un site avec la légende:
Isoler et étancher à l'air les murs de ma maison sur Sète.
Je suppose que ces sortes de béquilles, ce sont des Sètes?


Ce qui est certain, c’est que étancher
- “arrêter un liquide qui s’écoule”, “rendre étanche” -
est la continuation de l’ancien français estanchier, qui n’avait, je vous l’assure, rien d’ordurier.

À partir de là, hélas, on n’est plus vraiment sûr de quoi que ce soit.

Une des options en lice, c’est que estanchier proviendrait d’une source romane, non-attestée
- sinon, ce serait trop facile -
“*stancare”.


C’est de ce roman *stancare que descendraient, par exemple,

  • l’italien stancare “lasser”, 
  • l’espagnol estancar “arrêter un cours d’eau”, 
  • l’ancien provençal estancar “arrêter, fermer”, 
  • le catalan tancar
  • le sarde tancarefermer”…

Et pourquoi lierait-on étancher avec la racine *stā-, me direz-vous?

Eh bien, tout simplement parce ce *stancare roman, que l’on recrée à partir de tous ces mots, proviendrait d’un bas-latin *stānticāre, au sens de “arrêter, retenir…”, toujours non-attesté, donc, qui dériverait, par une forme stānticus, du latin stāns, stantis, participe présent de, de … stō, stāre.

Eh.

- Mais?? Étancher sa soif, c’est quand même boire, faire couler du liquide? 
- Oui, c’est un petit peu curieux, en effet. Il faut comprendre étancher sa soif comme l’arrêter (sa soif), tout simplement.

Même si cela se concrétise par un flux de liquide.



Et chronologiquement, il semble d'ailleurs que ce soit bien cette acception, “apaiser la soif en buvant”, qui soit la première attribuée à notre français étancher.

- Mais... quel est le rapport sémantique avec “lasser”, présent dans  l’italien stancare?
- Encore une bonne question!

Je pense qu'une autre acception du verbe ancien français, à présent oubliée, va nous aider à le comprendre...

Car, au XIIème, étancher pouvait également signifier “s’arrêter… de lassitude”.
D’où fatiguer, épuiser.


je suis las, mais las


Ce n’est en tout cas que bien plus tard, au XVIIème, que notre étancher prendra le sens technique de “rendre étanche”. Si si!

Bon, et si étancher ne descend pas de stō, stāre, il pourrait descendre alors...
- et c’est la thèse de P. Guiraud - 
... d’une forme stannum, variante de stagnum: plomb, étain, stagnare signifiant rendre solide, consolider.

Le sens d’arrêter, et en particulier d’arrêter l’écoulement d’un liquide, correspondrait au latin plumbare, “souder avec du plomb”.

(source)



Et il y a encore d’autres hypothèses sur l'origine du mot…

Sur lesquelles je ne m'arrêterai pas.


Cette notion d’arrêter, on la retrouve dans un verbe français auquel vous ne penseriez jamais: arrêter.

C'est juré, j'arrête de fumer à mon prochain anniversaire

Notre arrêter (1080, c’est pas récent) provient du latin populaire *arrestare, composé sur les latins classiques ad (“à”) et restāre, “s’arrêter, persister…”.

Tiens, et pourquoi parle-t-on d’arrêté, en droit, pour “décision d'une autorité administrative”?

En Belgique, nous connaissons les arrêtés royaux:
actes du pouvoir exécutif fédéral, mais signés par le Roi, et contresignés par un ou des ministre(s)…
Déjà à la fin du XIVème, dans un contexte abstrait, arrêter se disait de la pensée, de l’esprit, qui se fixe sur, ou à quelque chose,
d’où fixer son choix.
D’où encore, par extension, choisir, décider. 

Ne dit-on pas toujours, en langage formel, “arrêter le lieu, le jour, l’heure” d’une célébration, par exemple?

C’est de ce sens de “décider” que nous vient cet emploi juridique de “arrêté”, “décision d’un tribunal, d’une juridiction”.

Ah oui, et pour ce qui est d’arrêter dans le sens de “mettre aux arrêts”, l’emploi est courant et ancien: déjà au XIIème, le mot pouvait s’utiliser pour “s’emparer (de quelqu’un)”, “capturer”, ce qui correspond à “arrestation”.



Vous vous en doutez, ce restāre latin, “s’arrêter, persister…”, d’où nous arrive arrêter, est lui-même un composé de re-, préfixe à valeur intensive, et de … allez, on se concentre, on fait un effort: de, de … stāre, OUI!!

Nous avons emprunté le latin restāre, pour en faire, sans aucune surprise, rester.

Comme illustration, vous connaissez évidemment le célèbre “J’y suis, j’y reste” que l’on attribue au Général Mac-Mahon après la prise non pas de la station de métro, mais du fort de Malakoff, pendant la guerre de Crimée, 1855.

Mac Mahon et ses troupes, avant l'assaut.
On distingue l'emplacement des bouches de métro à l'arrière-plan, sur la gauche

Un autre emprunt au latin, c’est notre constant.

Plus récent (XIIIème), constant provient du latin cōnstāns “ferme, qui ne se laisse pas ébranler”, participe présent (actif) de cōnstō, cōnstāre, “être ferme, persévérer, se maintenir…”, composé de con- (cum-: avec) et de, de, de… YESSS, stāre.

Notons que le mot a subi un glissement de sens, de “ferme” à “fidèle” (en amour).
L’inconstance, au XVIème, prenant la valeur concrète d’acte d’infidélité.

La Double Inconstance, de Marivaux, au Rideau de Bruxelles, 1968 - 1969
(source)


À présent, prenez à nouveau le latin stāre, mais cette fois adjoignez-lui non plus le préfixe cum, avec, mais plutôt cet adverbe que l’on pourrait traduire par “autour, à l’entour de”: circum.

Circumstō, circumstāre serait littéralement “se tenir debout aux alentours”, d’où quelque chose comme “entourer”.

Circumstō aura comme participe présent… circumstāns.
Sur lequel se créera le substantif circumstantia, “action d’entourer”.
Au figuré? Situation, occasion…

Eh oui, nous lui devons circonstance.

Oui, encore un point: circonstance n’aurait jamais dû être féminin, mais comme souvent, on a pris la terminaison en -a de circumstantia comme une marque de féminin, alors qu’il s’agissait du participe présent au pluriel neutre de circumstāns (“les choses qui sont debout autour”).


Et là-dessus, je dois vous quitter…
Mais une semaine, seulement!

Oui, je sais, l'article de ce dimanche est vraiment court...
Mais vous pouvez relire Olga, seule avec un soldat, à Halloween? Pas très catholique tout ça... !!



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très très belle semaine!

Déguisement d'Halloween un peu classe, quand même






















Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



Pour nous quitter, une chanson de ...circonstance: 


Lisa Thiel, Samhain song


dimanche 23 octobre 2016

La Statue de la Liberté? Aux Etats-Unis.





“Les grands hommes font leur propre piédestal ; l'avenir se charge de la statue.”

Victor Hugo 

Piédestal
















Bonjour à toutes et tous!


En ce dimanche, comme déjà depuis quelques semaines d’ailleurs, nous nous intéressons à la racine proto-indo-européenne *stā-, “être debout”.



Je vous l’ai déjà dit, elle est tout simplement incroyable, cette petite racine.
On la retrouve partout.

Et pour le moment, nous en parcourons les dérivés issus du latin.
Du latin stō, stāre, “se dresser”, “être debout”.

Je vous propose, pour commencer, un mot bien commun, et dont la parenté avec stāre ne vous surprendra aucunement.

Mais il est tellement important!

Ce mot, c’est … état.


Et pourtant, ce n’est qu’un emprunt.
Oui, nous n’avons pas vraiment créé le mot, mais bien emprunté, au latin… status, le participe passé de stō.
On pourrait le traduire par “tenir debout, tenir droit“, “l’action de se tenir”, d’où “position, situation…”.

Cet emprunt s’est fait en toute régularité, rassurez-vous, via une forme intermédiaire estate, que nous retrouvons au début du XIIIème.
De là il se transformera en estat.
C’est en tout cas ainsi qu’on le retrouve pratiquement deux siècles plus tard, vers 1370.


Le latin status décrivait à l’origine le statut légal d’un individu.

On parlait de status civitatis, de citoyenneté, dans le cas du citoyen romain.
Status libertatis désignait lui l’état de l’homme libre.
Et ainsi de suite.



Le mot évoluera en bas latin, pour désigner, d’une façon large, la situation juridique d’une personne.

Et notre ancien français estate désignera, d’une façon plus large encore, la manière d’être d’une personne, que ce soit sur un plan physique ou moral.

C'est ainsi qu'au XVIIème déjà, on pouvait être “dans un état grave”, ou “en bon - ou en mauvais - état”.

On pouvait aussi être en état de grâce.

Ou probablement plus souvent, en état de péché.

Et ça, c’est vraiment pas bien.





















On pouvait déjà, à l’époque, éprouver des états d’âme!

Au pluriel, les états, car tout le charme est là: s’il y a plusieurs états, c'est que l'on passe de l'un à l'autre, il y a instabilité

Fin du XIIIème, depuis le Roman de la Rose (1285), on relève un emploi du mot correspondant à la situation sociale, ou professionnelle d’une personne.

Le Roman de la Rose
On parlait par exemple de “choisir un état” pour choisir une profession.

C’est de cette époque que date notre expression “de son état”, que nous utilisons encore dans un emploi volontairement gentiment désuet, après un nom de profession:


“Obélix est l'inséparable ami d'Astérix, livreur de menhirs de son état, grand amateur de sangliers et de belles bagarres.












État, à partir du XVème siècle, prendra cette acception que nous lui connaissons toujours, celle d’un
groupement humain soumis à une même autorité: la communauté des citoyens d’une même nation, de l’ensemble de la nation…

Quelques dizaines d’années plus tard, il désignera alors l’autorité même qui s’exerce sur un peuple.

Sous l’Ancien Régime, le mot désignera encore, d’une façon plus spécialisée, la condition politique et sociale d’un individu.
Ainsi, on parlait des fameux trois états: la noblesse, le clergé et les roturiers. 


Les orateurs, les bellâtres, et ceux qui servaient aux expériences
dans les laboratoires

On parlera bien vite, pour citer les manants constituant ce troisième état, du Tiers état.
Ceux-là même qu’on qualifiera, bien plus tard et dans le luxe feutré des salons de l’Élysée, de sans-dents.


Ce qui n’est pas nécessairement faux stricto sensu, je dois le reconnaître.

Saleté de pauvres.


Un état, c’est aussi un inventaire: l’état des comptes…
Cette notion d’inventaire se retrouvait déjà, au XIIIème, dans le latin médiéval status.

l'état des comptes Twitter
ça, c'est vraiment marrant.


C’est dans le courant du XVème que, par métonymie,...
- et certainement par beaucoup de monde, n’en doutons pas -,
...état désignera également une situation à un moment déterminé: états de services, état des lieux (description, inventaire).

C’est de là, de cette acception, précisément, que nous arrive “état-major”. 
Autrefois, la liste (l’inventaire) des officiers supérieurs (majors) d’une armée.

Calais 14-18. Le gouverneur de Calais et son état-major général 


À côté du latin stō être debout il y avait statuō, statuere, “mettre debout”.
“Établir, poser, dresser”, d’où “décider, déterminer…”

Nous lui devons, cela va de soi, stature, ou … statuer.

Quant à notre français statut, nous l’avons emprunté au bas latin statutum, “règlement, décret”.
Ce statutum n’était que le neutre substantivé du latin - classique - statutus, “qui a été établi, décidé”., tiré de statuō.

Je ne vous ferai pas l’injure de vous préciser que la statue, du latin statua, est littéralement “ce qui a été établi, posé”. Mis debout.

C’est pour cela que le terme désignait plutôt, avant qu’on ne mélange un peu tout et n'importe quoi, une sculpture représentant un être vivant … en entier. 
En pied, quoi! Ou presque.

Le Penseur de Rodin, au cimetière de Laeken.
Oui, tout près de la sépulture de la Malibran

Mais oui, il y a un mot pour chaque chose. Une statue, ce n'est pas un buste, par exemple.
À moins que vous ne vouliez représenter le buste d’un homme-tronc, je vous l’accorde.
Le buste d'un autre grand penseur,
François-Marie Arouet, dit Voltaire.



Notre latin classique status - revenons-y - donnera l’italien stato. “État”.

Et l’homme d’État...
- ce qui sonne si curieusement bien, dans ce contexte, avec l’italien vendetta -,
... c’est le statista.

au hasard

Eh!

























Et toujours en italien, ce qui concerne l’homme d’État, ce qui est relatif à l’État, se dira … statistica (1633).
Oui oui, 1633, 31 ans avant la célèbre Kronenbourg 1664, “bière” que les Belges ne vous envient pas vraiment, amis Français, je dois bien vous l'avouer.


- Bon, et après les Italiens et les Français, tu vois encore qui, que tu pourrais te mettre à dos?
- Ah ben, les Anglais et les Américains, je pense?…


Bon, l’italien statistica, c’était pas très crédible, ça faisait rire tout le monde.

Surtout prononcé avec les mains.






















Alors, on en a fait le latin moderne… statisticus! (1672)


Et là, tout d’un coup, respect.



Ce terme désormais savant et technique va désigner l’étude méthodique des faits sociaux qui définissent un État, et ce par des procédés numériques: inventaires chiffrés, recensements, dénombrements…

Le mot est passé dans à peu près toutes les langues ; c’est en 1771 que nous l’avons nous-mêmes emprunté au latin (sous la forme statistique, pour les sagacito-défaillants ou autres neurono-déficitaires).




Allez, à présent, traversons la Manche.

Notre vieux français estat, par l’anglo-normand estat, est devenu l’anglais… estate.
En un premier temps, le mot reprend les acceptions du français.

Ainsi, “a person of estate” faisait encore référence à la condition sociale, et désignait un noble.
Plus tard, le mot évoluera encore légèrement, pour donner state, vous vous en doutez.
Dans le même ordre d’idées, “estate” désignera - oh, à la grosse louche, à partir du XVIème - la propriété, les possessions, la fortune.
Attributs on ne peut plus normaux chez quelqu'un de bonne naissance
Eh! De là, l'acception de propriété immobilière. Aujourd’hui, plutôt même d’une certaine importance.

Coquette propriété

Le mot a également perduré dans des expressions composées, comme “estate agency”.

Ah, ça en jette! Ce “estate agency”, ça a quand même plus de cachet que notre brave français “agence immobilière”, d’un utilitarisme violent, d’une platitude infinie.


Estate, on le retrouve aussi - toujours dans un mot composé -, dans l’anglais estate car.
Ce que l’on traduira très subtilement en français par … break!
Ce qui est quand même fascinant.
Volvo 240 Break

Alors, avant d’aller plus loin sur estate, un mot sur ce très sibyllin - et très anglais - break.
Qui, en plus, désigne tout sauf un coupé (“break”: “cassé, brisé, coupé…”).

À l’origine, l'anglais brake - et non pas break! désigne une petite voiture, certes, mais hippomobile.
On y attelait des chevaux, pour le dressage.
Étymologiquement parlant, je ne m’avancerais pas sur l’origine de brake
Bien sûr, en langage équestre, to break signifie dresser (un cheval), le casser (dans ses mauvaises habitudes).  
Mais il y a encore le néerlandais brik, qui désigne aussi une grande voiture hippomobile
Il se pourrait que ce soit lui, qui soit à l'origine de l’anglais brake

Par la suite, on allongea le brake pour permettre le transport d'objets et de personnes.
Ainsi, on munit l’arrière de la caisse, désormais allongée donc, de deux banquettes longitudinales, en vis-à-vis.

comme ici


Et on reprit en français - remarquablement ridicule faute d’orthographe en prime - le nom de ce type de carrosserie allongée pour désigner certaines de nos limousines à moteur à combustion interne

Ça, c’est pour le français break!

Maintenant, à votre avis, pourquoi appelle-t-on “estate car” un ... break au Royaume-Uni?


Et je peux vous le dire, c’est la même raison - ou presque - pour laquelle on l’appelle station wagon aux Etats-Unis.

Je vous laisse un peu chercher?











Au tout début, figurez-vous, on parlait, pour désigner les breaks au Royaume-Uni, de “shooting brakes”, véhicules conçus avec suffisamment d’espace à bord pour transporter un petit groupe de gentlemen à la chasse, avec armes et chiens.

1926 Rolls-Royce 20hp Shooting brake

Dans les années 30, les shooting brakes, tout en continuant à transportant des assassins oisifs et fortunés et leurs chiens, commencèrent à être utilisés à d’autres usages.

Comme celui d’aller chercher quelques bons amis à la gare, avec leurs bagages, de faire quelques menues courses dans la localité, ou de déposer les enfants au pensionnat.

1935 Sunbeam 6 cylinder 3.4 Shooting Brake

C’est alors qu’on les renomma en estate cars, pour...
“voitures dont les propriétaires, élégamment aisés, ont quelques terres, qu’ils aiment à parcourir confortablement assis et en silence, mais qu’ils apprécient également de délaisser l’espace d’un instant, au gré de leurs envies, en toute décontraction.” 

L’américain station wagon procède globalement de la même idée, mais dans une vision nettement plus démocratique et utilitaire: le station wagon est la voiture qui vous permet d’aller rechercher et/ou déposer des personnes à la gare (station), avec leurs bagages. Point.

1937 Ford Model 78 780 De Luxe Station Wagon




Et moi, je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très bonne semaine!

Dimanche prochain, on mangera encore de la *sta-, c’est moi qui vous le dis…



Frédéric


Et on se quitte sur la très courte variation XIX des “Variations Goldberg”, BWV 988, 
interprétée ici divinement,
avec simplicité, humilité, douceur et délicatesse, très grande précision, 
et tout simplement amour,
par Simone Dinnerstein.





dimanche 16 octobre 2016

Être ou ne pas être, cogito ergo sum, et toutes ces sortes de choses...






To be, or not to be? That is the question—
Whether ’tis nobler in the mind to suffer
The slings and arrows of outrageous fortune,
Or to take arms against a sea of troubles,
And, by opposing, end them? To die, to sleep—
No more—and by a sleep to say we end
The heartache and the thousand natural shocks
That flesh is heir to—’tis a consummation
Devoutly to be wished.
(...)

Être, ou ne pas être, c’est là la question. 
Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s’armer contre une mer de douleurs et à l’arrêter par une révolte? Mourir.., dormir, rien de plus... et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair: c’est là un dénouement qu’on doit souhaiter avec ferveur.
(...)


The Tragedy of Hamlet, Prince of Denmark, 
Acte III, Scène I

William Shakespeare 















Bonjour à toutes et tous!

Si vous êtes fidèles lecteurs du blog, vous savez que nous sommes en train de passer en revue les dérivés de cette invraisemblablement prolifique racine proto-indo-européenne: *stā-, “être debout”.

En particulier, nous en sommes à ses dérivés passés par le latin stō, stāre, “se dresser”, “être debout”.



C’est pas une mince affaire.
Et nous sommes loin d’en avoir fini avec *stā-.


Nous avions déjà parlé de ce vieux verbe français ester.

Qui n’a finalement survécu jusqu’à nous que grâce à son emploi en langage judiciaire.

Quoique
Je crois qu’on y reviendra…

Pom pom pom…


Et nous avions déjà mentionné l’espagnol estar, que l’on peut traduire par “être”.
Comme son pendant “ser”.

Mais ser, pour faire simple, s’entendra plutôt dans un sens absolu, là où l'on veut désigner une qualité, une caractéristique propre et inhérente à une chose ou à une personne, alors que estar renverra plutôt à un état temporaire, ou transitoire.

Ce qui offre des subtilités que le français ignore…

Su abuela es muy joven: “sa grand-mère est très jeune”. 
La grand-mère de Manuel,
le gamin dont on parle, et qui a aujourd’hui 2 ans,
a enfanté de la mère de Manuel à 15 ans, et la mère de Manuel l’a eu elle-même (Manuel, on suit) à 15 ans. 
Donc, la grand-mère de Manuel a 32 ans, et OUI, c’est vraiment jeune pour une grand-mère.
Sa grand-mère est réellement très jeune.
Belén Fernández, abuela à 36 ans.


Su abuela de 90 años está muy joven: “sa grand-mère de 90 ans est très jeune”.
Ici, il s'agit d'une autre grand-mère, pas celle de Manuel
Oui, elle est très jeune, mais seulement d’aspect, ou de comportement. Elle est restée jeune, elle “fait jeune”, mais elle a quand même 90 balais.



Ester, estar...
Vous l’aurez compris, j’aimerais, en ce dimanche, vous parler du verbe français être.

Pour tout vous dire, ça fait en réalité très longtemps que je voulais le faire, mais il me fallait, patiemment, attendre le bon moment…

Car OUI, notre verbe être provient bien de *stā-.


Enfin… Oui… et non. Pas vraiment, en fait.
Mais oui quand même. Mais ... euh... non.
Mais si. Mais non.
Mais quand même.


Bon, je sens que je vais devoir m’expliquer.

Jusqu’à présent, on a rencontré des mots qui dérivaient d’une racine proto-indo-européenne.
C’est un peu l’idée du blog, notez bien, mais je ne veux pas vous brusquer.
Ainsi, le français ester qui provient de *stā-.

On a aussi abordé des mots qui dérivaient de plusieurs racines, quand ils étaient eux-mêmes composés de plusieurs parties.
Standard provient, pour sa première partie stand-, de *stā-, et de *kar-1 pour le reste du mot.

On a même rencontré au moins un mot, composé, dont chacune des parties provenait, fait rarissime, de la MÊME racine!
Jeudi
Et c’est ici qu’on en parlait: By Jove, Olrik


Mais voilà, ici, nous avons affaire à un cas très particulier.

Vraiment.

Sans rire.

Oui, car seulement certaines formes du verbe être proviennent bien de *stā-.

Par, sans surprise, notre vieux verbe ester, dérivant lui, pour rappel, du latin stō, stāre, “se dresser”, “être debout”.

Les formes en questions? Toutes celles commençant par ét-:
étant, été, étais, était, étions, étiez, étaient.

Nous pouvons donc dire que notre vieux “ester” est toujours bien là, même en dehors des salles d'audience.
C’est toujours lui que vous utilisez quand vous employez les participes présent ou passé de être, ou quand vous utilisez être à l’imparfait de l’indicatif. 

Ces formes sont les logiques évolutions de nos anciens estant, esté… basés sur ester.


Mais AUCUNE des autres formes du verbe ne provient de *stā-.
Eh oui.

C'est fou, et ça ne va faire qu'empirer. Accrochez-vous.

Mmmh,
Si j’étais un peu vache, j’en resterais là, puisqu’il n’est plus question de la descendance de *stā-.

niark niark niark


Mais voilà, je suis faible.


Alors! Attaquons le sujet. Ou plutôt le verbe:
le verbe être provient d’un verbe vieux français estre.

Ce estre (“être”) a été créé sur le latin populaire *essĕre (toujours “être”), évolution du latin classique esse, “être”. 

Et nous lui devons, en toute logique, outre la forme de l'infinitif être, d'autres formes du présent du verbe être: es, est, êtes...

Ou encore les formes du futur, comme serai, qui vient de (es)sere + aio, présent du verbe avoir).

Jusque là...



Mais poursuivons:
La conjugaison de notre verbe être est particulièrement irrégulière, vous le savez.

Ceci s’expliquant, justement, par le fait que certaines de ses formes dérivent d’une source, et d’autres d’une autre.

Et c’est d’autant plus vrai que le latin esse était déjà lui-même joliment irrégulier, et pour les mêmes raisons! (on s'accroche)

Vous le savez certainement, à l’infinitif, le latin classique esse donnait à la première personne de l’indicatif présent… sūm.

Qui deviendra d’ailleurs *sō, “je suis”, en latin populaire.

Cette forme nous permet de remonter le temps, jusqu’au proto-italique *ezom dont elle descend.

C’est à partir de ce *ezom italique que se construiront par exemple…

  • le falisque (avec un s) esu

(Les Falisques, ceux qui parlaient si bien le falisque, étaient un peuple de l'Italie antique, installé dans le sud-est de l'Étrurie)

  • le vieux latin esom, som, ou, 
dans la branche sabellique,
  • l'osque 𐌔𐌞𐌌 ‎(súm), 
  • l’ombrien esu, ou encore, soyons fou, 
  • le sud-picène esom.




Et le *ezom proto-italique, i’ provenait de quoi, hein, hein?

Par une forme irrégulière (athématique) *ésti-, “je suis, j’existe”, d’une racine proto-indo-européenne imperfective, *es-.
Dont la forme la plus ancienne devait être - pour les grands malades et/ou amateurs de laryngales - *h₁es-.
J’y reviendrai!
Et très bientôt…
Car elle est loin d’être inintéressante, et risque même de vous faire voyager bien loin…

Mais si le radical du présent de esse, sūm, provenait du proto-indo-européen *es- / *ésti-,
- et c'est sur lui que nous créerons bien plus tard, vous l’aurez compris, les formes françaises suis, sois, sommes, sont, soyez... -,
le radical de son parfait, lui, provenait, par le proto-italique *fūai, d'une toute autre racine proto-indo-européenne !!

Cette racine, c'était *bheuə-, qui pouvait également signifier être, exister, mais dont le champ sémantique s'étendait aussi à la notion de croître, grandir, devenir.
C'est de *bheuə- que dériveront, longtemps après, nos fus, fut, fûmes, fusse
Elle aussi, elle va vous faire voyager…
On y reviendra.
Ah, voyager...

Et donc, si vous me suivez toujours, les formes du présent de être: suis, es, est, sommes, êtes, sont, sois, soit soyons, soyez, soient, mais aussi celles en ser- des futur simple et conditionnel présent: serai, seriez...) dérivent de la proto-indo-européenne *es- / *ésti-.

Tandis que les formes du passé de être (fus, fut, fûmes, fusse…) dérivent, elles, de la racine proto-indo-européenne *bheuə-.



Récapitulons, voulez-vous?

être descend du vieux français estre, issu du latin populaire *essĕre, évolution du latin classique esse, “être”, descendant de la racine proto-indo-européenne *es- / *ésti-.
Ce qui donnera les français être, es, est, êtes, serai...

Le radical du présent de esse, sūm, descend lui aussi de *es- / *ésti-,
=>  suis, sois, sommes, sont...

Le radical du parfait de esse descend de *bheuə-.
=> fus, fut, fûmes, fusse…

Enfin,
le vieux verbe ester, descendant, par le latin stō, stāre, de la racine proto-indo-européenne *stā-, a cédé ultérieurement à être quelques-unes de ses formes:
celles qui commencent par ét-: étant, été, étais, était, étions, étiez, étaient.



Voilà pourquoi notre verbe être est si irrégulier:



il n’est qu’un patchwork constitué des dérivés de trois (TROIS!!!) racines bien distinctes, que l’usage, tout simplement, a dû rapprocher, à un moment ou à un autre.

patchwork
Certaines formes, désuètes, ont été remplacées par d’autres, dans la langue courante.


Il s’agit d’un phénomène connu en linguistique, qui s’apparente à la supplétion.
En linguistique, utilisation historiquement introduite et maintenant obligatoire d’une forme étymologiquement différente dans un paradigme.
Un autre exemple de supplétion: avoir utilisé des formes irai, iras, ira, irons, irez et iront, toutes issues du latin eō, īre, “aller”, pour en faire le futur du verbe français aller, alors que ce dernier ne descend d'aucune façon de eō, īre, mais bien du latin ambulō, ambulāre, “marcher”.



C'est dingue, non?
Être, un seul verbe, et trois racines...




Je vous souhaite, après que vous vous soyez remis de ce dimanche un peu sybillin, un excellent dimanche, et puis, une très très belle semaine!



Frédéric


Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



Pour nous quitter, je recherchais de la musique du temps de Shakespeare, à la cour d'Elizabeth.
Un doux madrigal de William Byrd, ou de Thomas Tallis...

Et puis, finalement, ben non, j'ai choisi la scène du repas dans Beetlejuice (1988), sur le formidable Day-o de Harry Belafonte.

Oh, vous connaissez la scène, ces vivants, hautains, désagréables, parvenus, rendent la mort impossible à de gentils fantômes. Alors, ces derniers se vengent, et obligent, contraignent les convives de ce fumeux repas d'affaires à se convulser en rythme sur la chanson de Harry Belafonte.





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