- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 25 décembre 2016

Un bien drôle de Noël...






“V. Brillon, au mot Servitude, cite d'après Maillart, un arrêt du 22 août 1713, rendu pour la coutume du Maine, qui juge que les Servitudes existantes doivent être réservées nommément dans les partages, sinon qu'elles doivent s'ôter, nonobstant une possession postérieure.”

Répertoire universel et raisonné de jurisprudence









Philippe-Antoine Merlin
(de Douai, hein pas celui de Thionville, enfin!)

Philippe-Antoine Merlin,
1754 - 1838,
homme politique et
jurisconsulte français


















Oui!

C’est Noël!

À toutes et tous,

un JOYEUX NOËL!

Que la paix règne, enfin.

oui,
oui,
oui!



On se rapproche à grands pas de la fin de l’année 2016 ; espérons que la suivante sera un peu plus agréable.



“Être debout”!

Encore une fois, notre racine indo-européenne *stā- est on ne peut plus de circonstance.
Hélas.

Oui, sachons rester debout, avec dignité.

Pendant des siècles, il a été de coutume de stopper les hostilités en cours, officiellement ou non -, ne fût-ce qu'un instant, pendant la période de Noël.
Je pense notamment aux trêves de Noël impromptues dans les tranchées de 1914... 

Et là, c'est l'inverse qui se produit. Un groupe de crapules infâmes profitent de la paix de Noël pour commettre des meurtres.

On n'est pas rendu.

Soldat allemand brandissant un sapin.
Je trouve cette image tout bonnement poignante.
(source, citant ladepeche.fr) 

(source)



Une statue érigée à Liverpool en 2014, célébrant la Trêve de Noël
(Christmas truce) qui eut lieu dans les tranchées de la Somme, cent ans plus tôt,
entre les deux camps
(source)


Il est de plus en plus difficile, me semble-t-il, de rester debout, de marcher, d’avancer.
La route, qui semble à présent plongée dans l’obscurité, est de plus en plus sinueuse.
Et parsemée d’embûches.
Et non, pas de Noël, les embûches.
Ces dernières, à mon sens, sont de deux ordres:
  • d’un côté, et pêle-mêle, l’envie de sang, de vengeance aveugle, celle du repli identitaire, de l’amalgame peu raisonné, de solutions à court terme, expéditives, à l'emporte-pièce, et surtout à l'encontre même des principes humanistes les plus élevés pour lesquels nous nous sommes chèrement battus, et que ces sous-merdes islamistes veulent précisément fouler du pied. 
Ce qui m'apparaît bien proche du pestilentiel populisme d’extrême-droite, pour faire simple. 

  • de l’autre, la voie pathétique de l’arc-en-ciel enchanté, celle du pays merveilleux des gentils bobos, des donneurs de leçons, qui préfèrent ne pas voir la réalité, qui ne savent que se lamenter benoîtement en se battant la coulpe, tétanisés, sans envergure. Certains d'entre eux profitent même du climat religiocide ambiant pour, sous prétexte de défendre la Laïcité, nous supprimer nos belles traditions.



Moi, qui me vois comme un laïc, libre-penseur - j'aime assez libre-croyant -, fondamentalement ouvert, aucune de ces voies ne me convient.

Alors, au moins, j’essaie de rester debout.
Même si ce n'est pas grand-chose, c’est déjà ça, non?




Allez…

Dimanche dernier, nous avions parcouru ces dérivés du latin stō, stāre, “se dresser, être debout…” que sont distant, instant, substance, tous basés sur des composés de stāre.

Eh bien, entamons ce dimanche par un mot toujours bien basé sur un verbe composé créé à partir de stō, stāre, mais cette fois dont la forme ne rappelle plus vraiment d’où il vient

pom pom pom...

Si vous prenez le latin stō et que vous lui adjoignez le préfixe ob-, “devant”, ou qui marque l’opposition, vous obtenez…
- je sais, c’est dur, on est dimanche, et qui plus est le lendemain de la veille -
obstō, obstāre, “faire obstacle, s’opposer, empêcher…”

Le latin obstaculum, substantif créé sur la base verbale obstāre, c’était l’empêchement, ce qui arrête, ou ralentit

Eh!
Ben oui, nous l’avons emprunté en français (1225 selon Alain Rey), pour en faire notre obstacle, évidemment.



La semaine dernière, on avait joué ensemble à ce petit jeu du “prenez le participe présent d'un verbe composé sur stō, et transformez-le en français”.

Faisons la même chose à partir de obstō, voulez-vous?


Obstō.

Participe présent? Obstans (“faisant obstacle”).

Ce qui donnerait plus tard en français? Obstant.

- Mais enfin!!! Obstant, c’est pas français!!! N’importe quoi!
- Oh bonjour! Joyeux Noël à vous aussi! C’est bien, au moins, vous suivez.

Et je vous donne raison!

- Quoi, mais donc, vous admettez enfin que…??
- Oui, obstant n’est pas stricto sensu un mot français. Car tout simplement, il n’a pas passé l’épreuve du temps.

Il existait pourtant, en ancien et moyen français.
Où il vit toujours, quelque part, comme tous ceux - aparté non linguistique - qui nous ont quittés, qui nous manquent cruellement en ces moments de fêtes.
Ba, l'âme humaine, représentée par un oiseau survolant ce qui fut son
corps, à présent momifié.

Combien souvent je veuil qu’on prie
Pour luy, foy que doy mon baptesme,
Obstant qu’à chascun ne le crye,
Il ne fauldra pas à son esme.
Au Psaultier prens, quand suys à mesme,
Qui n’est de beuf ne cordoen,
Le verset escript le septiesme
Du psaulme de Deus laudem.
Le Grant Testament, VI. 
François Villon, 1461 

Ah, si obstant n’est plus de ce monde, nous en avons cependant gardé son contraire, nonobstant, “malgré”, “sans être empêché par quelque chose”…


François-René, Vicomte de Chateaubriand, 1768 – 1848
(…) 
L’idée que nous nous détruirons par notre propre anarchie, sera tôt abandonnée des souverains, quand ils verront que nous existons nonobstant les journées de juillet. (…)

Chateaubriand,
Mémoire sur la captivité de la Duchesse de Berry














Ce ob- du latin obstō, obstāre pouvait donc marquer l’opposition, mais aussi signifier “devant”.

Toujours d’accord?

Obstō, obstāre signifiant alors, tout simplement, “se tenir devant”.

C’est ainsi que, depuis Plaute en tout cas, obstetrix, obstetricis désignera celle qui se tient très précisément devant la parturiente, j’ai nommé la sage-femme.



Notre moderne obstétrique, 
partie de la médecine qui traite de la grossesse et des accouchements (merci Le Grand Robert de la langue française),
en sera un dérivé savant, créé au tout début du XIXème.

Beaucoup plus récemment, dans les années 1970, on le déclinera encore en obstétricien, obstétricienne,
médecin spécialiste de quoi, de quoi? d’obstétrique. Dingue.


Eh oui! Obstacle, nonobstant et obstétrique sont bien des dérivés de notre ahurissante *stā- indo-européenne!

L’eussiez-vous cru?

Mais il y a encore mieux…

pom pom pom...


Obstō, obstāre, chronologiquement, a signifié tout d’abord “se tenir devant”. 
De là, par la suite, son acception de “faire obstacle”.

En bas latin, de fil en aiguille, le verbe a continué d’évoluer…
Pour, dans des sens transitifs, en venir à signifier “empêcher de” (au Vème), puis enfin, et par extension, “effacer, enlever”. Entendez “supprimer (quelque chose) ... pour empêcher, pour éviter (quelque chose / que quelque chose n'arrive)”.

Vous voyez où je veux en venir?
Ça va vite s'éclaircir, attendez...

Obstāre, dans cet emploi, se retrouve en français sous la forme uster (fin du Xème).
Puis ... oster, au XIIème…

OUI! il deviendra notre français moderne… ôter!

Surprenant, non?
C'est pas un beau cadeau de Noël, ça??

C'est de Louis Aragon



Pour en terminer, non pas avec la longue, longue liste des dérivés de notre fascinante racine *stā-, mais bien avec l’article de ce dimanche si particulier, je ne peux que vous rappeler ce que nous avions dit, il y a cinq ans déjà, de … solstice.

Solstice, lui aussi un bien joli dérivé de *stā-.
du passage des ans



Encore une fois:

À vous toutes et tous,

je vous souhaite un JOYEUX jour de NOËL,
et un très beau réveillon de la Saint-Sylvestre.


Si ça vous dit, on se retrouvera l’année prochaine, le 1er de l’an.

Merci pour votre fidélité, pour votre soutien.


Frédéric

Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
--- --- ---


C'est Noël! Alors DEUX morceaux, pour nous quitter!

Peut-être l'aviez-vous déjà remarqué, mais j'ADORE la voix de soprano de Renée Fleming.

Écoutez-la ci-dessous, mais ici avec sa voix “normale”, celle “de tous les jours”,
en duo avec Kelli O'Hara, talentueuse chanteuse américaine de “Musicals”.

Pourquoi j'aime tant la voix de Renée Fleming?
C'est son côté plein, charnu.
Elle n'a pas une voix de tête, froide, décorporée. Oh que non.

(cette voix de tête, a contrario, est souvent d'ailleurs - faites attention, vous verrez -
la voix de chant typique des nonnettes, qui manifestent peut-être par là
le mépris qu'elles éprouvent de leur corps, justement si charnel - beurk)

Vous réalisez ici que pour une soprano,
la voix naturelle de Renée Fleming est en fait très basse.
Très sensuelle, osons-le.
Ceci expliquera cela...



Et puis, Elvis!
Live, dans une mini-formation, chantant et s'accompagnant lui-même à la guitare.

En duo avec Martina McBride.
Et sa voix de chanteuse Country absolument divine...

Martina McBride?? Mais? Elle est née en 1966!
Et Elvis nous a quittés - ou pas! - en 1977!

Martina McBride... MAINTENANT!

Ils n'auraient pas pu chanter ensemble,
du moins à l'âge que l'on peut leur prêter dans cette vidéo?!

Eh oui, c'est la magie de l'incrustation a posteriori d'images - et de son.
(c'est pas difficile: si vous ne le savez pas,
rien ne vous permet de deviner que ce clip d'époque est un montage)

Un superbe duo posthume du King, qu'il n'aurait certainement pas renié:

Blue Christmas, Elvis Presley et Martina McBride.
Du haut de ces tabourets, quarante ans les séparent.




dimanche 18 décembre 2016

“Et c'est dans ma chevelure ébouriffée, Qu'il va le plus me manquer”: ici-aan, vous voyez, l'actrice-aaan se met en danger-aaan en se distanciant du texte-aaan.





À l’exemple d’icelluy vo’convient estre saiges pour fleurer sentir & estimer ces beaux livres de haulte gresse, legiers au prochaz : & hardiz à la rencontre. Puis pour curieuse leczon, & meditation frequente rompre l’os, & sugcer la substantificque mouelle. C’est à dire : ce que ientends par ces symboles Pythagoricques, avecques espoir certain d’estre faictz escors & preux à ladicte lecture. Car en icelle bien aultre goust trouverez, & doctrine plus absconce que vous revelera de tresaultz sacremens & mystères horrificques, tant en ce que concerne nostre religion, que aussi l’estat politicq & vie oeconomicque.

Croiez en vostre foy qu’oncques Homere escrivent l’Iliade & Odyssée, pensast es allegories, lesquelles de luy ont beluté Plutarche, Heraclides Ponticq, Eustatie, & Phornute : & ce que d’iceulx Politian a desrobé ? Si le croiez : vo’n’aprochez ne de pieds ne de mains à mon opinion : qui decrete icelles aussi peu avoir esté songeez d’Homere, que d’Ovide en ses metamorphoses, les sacremens d’evangile : lesquelz un frère Lubin vray croquelardon s’est efforcé desmontrer, si d’adventure il rencontroit gens aussi folz que luy : & (comme dict le proverbe) couvercle digne du chaudron.


(À son exemple il vous convient d’être sage pour flairer, sentir et estimer ces beaux livres si excellents, d’être légers à la poursuite et hardis à la rencontre. Puis, par une curieuse leçon et une méditation fréquente, vous pourrez rompre l’os et sucer la substantifique moelle – c’est-à-dire comme je l’entends par ces symboles pythagoriques – avec l’espoir certain d’être adroits et attentifs pour cette lecture, car en celle-ci vous trouverez un bien autre goût et une doctrine plus obscure, qui vous révélera de très hauts sacrements et des mystères horrifiques, tant en ce qui concerne notre religion que l’état politique et la vie économique.

Croyez-vous de bonne foi que jamais Homère, écrivant l’Iliade et l’Odyssée, n’ait pensé que ses allégories allaient être démêlées par Plutarque, Héraclide du Pont, Eustatie, Phornute, et que Politien allait copier ces derniers ? Si vous le croyez, vous ne vous approchez ni des pieds ni des mains de mon opinion, car je suis sûr qu’Homère avait aussi peu songé à cela qu’Ovide dans ses Métamorphoses n’avait imaginé les choses sacrées de l’Évangile, ce qu’un frère lubin, un vrai croque-lardon, s’est efforcé de démontrer, au cas où par hasard il rencontrerait des gens aussi fous que lui, et (comme dit le proverbe) un couvercle digne du chaudron.)


La vie très horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel, jadis composée par M. Alcofribas abstracteur de quintessence. Livre plein de Pantagruélisme

François Rabelais, 1534

Gargantua
















Bonjour à toutes et tous!


Et sans relâche, avec abnégation, nous continuons vaillamment - mais sereinement - le tour des dérivés de cette ahurissante, ébouriffante racine indo-européenne *stā-, “être debout”.



Car oui, pour l’instant, c’est elle qui nous occupe.

Et ça tombe bien, finalement, non?

Car voilà, c’est d’elle que nous arrive,
par le latin classique instans, instantis, “présent”, ou “imminent”, d’où aussi “pressant, menaçant”,
notre français … instant.

C'est dingue. Le hasard n'existe pas.


La Madrague, Brigitte Bardot

Le rapport? Oh, je parlais de l'ébouriffante *stā-. 

Et ça m'a fait irrésistiblement penser à ce ébouriffée
que seule BB pouvait prononcer comme ça...

“Et c'est dans ma chevelure ébouriffée
Qu'il va le plus me manquer”



Le latin instans
- ne voyez ici aucune volonté de ma part de le rabaisser -
n’était que le participe présent de instō, instāre, composé créé - évidemment - sur in- et stō, stāre, pour signifier littéralement “se tenir sur”, “se tenir au-dessus”.

Au sens figuré?
(qui, vous l’aurez compris, nous intéresse un peu plus)
Serrer de près, insister…

Nous retrouvons d’ailleurs toujours en français cette notion de “pression”, non pas vraiment dans “instant”, mais bien dans… instamment.

Le fameux Instant tunnel ("tunnel instantané")
du catalogue de la société The Acme Corporation


Instant" a commencé sa carrière en français comme adjectif: instant, instante (fin XIVème), et signifiait plutôt proche, prochain.

Une fois substantivé (ou “substantivé une fois”, si préférez que je le fasse à la belge), le nom instant désignera un très (très) petit espace de temps.

On pourrait presque même en faire l’antonyme de “moment”:
le moment dure, l’instant est bref.
C’est pas difficile, en physique, on ne parle que d’instant T, et jamais - JAMAIS - de moment T
Euh... non, ça c'est une Ford T

Voilà l'instant T!

Le point M, à l'instant t occupe la position x. Dément.



Bien sûr, qui ne dure qu’un instant sera qualifié… d’instantané.

D’où aussi cette jolie(?) métaphore pour prostituée, de la fin du XIXème, “une instantanée”


Notre “instance” est, lui, un emprunt au latin īnstantia, ‎īnstantiae, “voisinage, proximité”. 
Mais aussi “insistance, demande pressante”…

Et c’est avec ce dernier sens de “sollicitation pressante” que le mot apparaîtra en français (milieu du XIIIème).
Souvent, d’ailleurs, au pluriel, comme dans “céder aux instances de (quelqu’un)”.

Il se spécialisera plus tard (XIVème), pour désigner, en langue juridique, une poursuite (en justice: je VIENS de vous dire qu'il s'agit de vocabulaire juridique).
La première instance signifiant donc la poursuite d’une action (en justice) devant un … premier juge.

Kaloum, Guinée-Conakry 


Mais nous connaissons encore une autre acception à instance, que le Robert semble complètement ignorer

Bon, d’accord, cette dernière acception est reprise de l’anglais (beuk beurk beurk), et s’emploie essentiellement en informatique (re- beurk beurk beurk), où l’instance d’un objet est une copie de cet objet, mais se comportant indépendamment de celui-ci.

On parlera également d’instancier”.
Sans “instance” ou “instancier”, j’avoue que j’aurais parfois bien du mal à exprimer certains concepts dans le cadre du travail. Une instance n'est pas une simple copie, c'est toute la différence... 
Exactement!

Et l’anglais instance (“circonstance, occasion”, mais ici plutôt “exemple, cas”) est - évidemment - calqué sur le français (ou plutôt le moyen français) instance


Si instant signifiait, en tant qu’adjectif il y a bien longtemps, proche, prochain, son antonyme serait alors “qui est éloigné”: distant. 

dis-tant. 

Vous l’aurez compris, ici nous avons affaire à un composé latin distāns, participe présent de distō, où le préfixe dis- évoque la séparation.

Et j’espère sincèrement ne pas devoir vous expliquer le deuxième terme du composé.

Distant, nous l’avons emprunté au latin fin du XIVème…




Au nombre des dérivés de distant, nous trouverons distancé, distancer, mais également “se distancier”, distanciation”.
Là, comme ça ne vient pas de l’anglais, on fait moins de manières.

La distanciation est un mot vraiment très récent, de 1959 pour être précis.
Et il s’agit à l’origine d’un terme de théâtre.

On l’a purement et simplement inventé, pour traduire le Verfremdungseffekt de Bertolt Brecht, principe selon lequel l’acteur ne s’identifie pas à son personnage.

l'immense Eugen Bertolt Friedrich Brecht,
10 février 1898 – 14 août 1956.
Je n'ai jamais vraiment su s'il était génial
ou fou à lier.
Un peu des deux, je suppose?

Euh, comment vous dire?
La distanciation politise la conscience du spectateur et l'amène à réfléchir sur la place de l’acte théâtral dans la société, voyez-vous?

C'est cela, oui

C’est surtout, je pense, le fait de ces acteurs qui se mettent en danger.

Eh oui, tout le monde n’a pas la chance de travailler en toute sécurité à 800m sous terre, dans la mine.

Et - je dois bien l'avouer - j’ai souvent trouvé peu d’empathie pour les acteurs qui se mettent en danger dans le chef des mineurs de fond. Et je trouve cela vraiment très triste.

Visiblement, travailler dans la chaleur et l'obscurité, ça ne vous rend pas plus humain.
Saletés de pauvres.



(Ce qui suit ne s'adresse hélas qu'aux anglophones, je n'en ai pas trouvé de version sous-titrée en français.)
Vous connaissez peut-être ce grandiose sketch des Monty Python, où le fils de la maison, mineur de fond depuis peu, rend visite à ses parents. 
Son père est un artiste, un intellectuel, un auteur de pièces de théâtre, qui lui reproche amèrement de n'avoir pas suivi ses propres pas, une carrière qui lui était toute tracée... 
Un petit chef-d'oeuvre satirique, où l'on prend une situation tellement classique (celle du fils qui veut devenir artiste, contre l'avis de son père qui considère qu'être artiste, c'est pas un vrai boulot), et que l'on renverse complètement. 


Working Class Playright, Monty Python



----- aparté non-linguistique, vous pouvez sauter -----

peu d’empathie” et “très triste”: formez une phrase avec ces deux syntagmes.
“J’ai vraiment peu d’empathie pour ces gens qui se considèrent plus intelligents que les autres, car non superstitieux, rationnels, et qui, au nom d’une prétendue laïcité, tentent, petit à petit, de supprimer nos traditions.”

À Bruxelles, quelques-uns de ces intégristes laïcs ont tenté de remplacer l’appellation “marché de Noël” par “Plaisirs d’Hiver”.

Ce sont les mêmes qui ont voulu supprimer, une année, le sapin de Noël de la Grand-Place.

Ah mais oui, mais en vous offrant un sapin de ce type, nous nous sommes mis
en danger.

Affligé, j’ai vu récemment sur Facebook une poignée de laïcistes approuver la décision de ne pas fêter Saint-Nicolas (le vrai Père Noël, soit dit en passant) dans certaines écoles primaires.

Pauvres taches.
J’ai honte pour vous. Vous ne comprenez rien à rien, vous manquez de coeur, vous préférez des principes froids à l'humanité, et en plus, vous vous permettez d’être arrogants.

Et, ironie, vous osez traiter les autres de “fondamentalistes”.

Triste, triste.

----- fin de l’aparté -----


Alors, en substance, Mesdames et Messieurs les laïcistes, je vous emm…

Ah mais oui, “substance”, j’allais oublier!

Substance nous arrive du latin impérial - comme le thon - substantia.



Je crois que maintenant, vous avez compris le système:

Substantia découlait de ... substans,

Substans le, le… ?

Oui! Participe présent, de, de…? Substō! 

Substō, substāre, composé de … de…??

Sub- (“sous”) et … et… stō.

Gagné!
Et ‘y en a qui trouvent la linguistique difficile??
Substō, littéralement, c’était donc “être dessous”.

Ce qui est dessous? Mais c’est le fondement, la ... substance!


Dans la même famille, nous trouverons substantiel, substantialité
(caractère de ce qui est essentiel)
et autres substantialiste, substantialisation…

Consubstantiel, aussi, même si (ou plutôt surtout si) ça rend dingue les laïcards dont je parlais plus haut.

Consubstantiel?
En théologie chrétienne - et selon le Grand Robert: 
Qui est un par la substance. Les trois personnes de la Trinité sont consubstantielles. Le Fils est consubstantiel au Père, avec le Père.

Substantifique? Mais oui!


Et également… substantif!

À l’origine, adjectif: “qui exprime la substance, substantiel”.

Et puis… substantivé, en grammaire,
“mot qui, seul et sans le secours d’aucun autre, désigne l’être, la chose qui est l’objet de la pensée”. (Qu'en termes galants...)



Ah oui, en Belgique, c’est encore les mêmes trouducs
(c’est du jargon d’informaticien pour “activiste borné revanchard”)
qui ont fait renommer le congé de la Toussaint en “congé d’automne”, les vacances de Noël en “vacances d’hiver” et le congé de Carnaval en “congé de détente”.

Pauvres de nous.

Mais voyez!
Quel poids nous donnons aux mots, pour, en les modifiant, en les substituant, tenter de modifier la réalité.
C’est le principe même de la novlangue, du politiquement correct. 

Se battre pour sa langue, en ces temps troublés, est un devoir.
Oui, là, je suis sérieux.




Sur ce, je me calme, et vous souhaite un excellent dimanche, une très belle semaine!
Passez de beaux congés d’hiver.

- “congés d’hiver”. Tu peux pas t'en empêcher, hein?
- Non. C'est plus fort que moi. J'aime pas les cons.





Frédéric

Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



Pour nous quitter?
Une ébouriffante version de la - trop? - célèbre Toccata et Fugue en ré mineur BWV 565, 

Amy Turk, harpiste anglaise, au talent fou.


article suivant: Un bien drôle de Noël...

dimanche 11 décembre 2016

la prostitution, comme substitut à la superstition?






“La superstition est l'art de se mettre en règle avec les coïncidences.”

Jean Maurice Eugène Clément Cocteau

Cocteau,
1889 – 1963














“Tous ceux qui se moquent des augures, n'ont pas toujours plus d'esprit que ceux qui y croient.”

Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues,

Réflexions et maximes 

Vauvenargues,
1715 – 1747













Bonjour à toutes et tous!

La semaine dernière (le 4 décembre 2016 - j’écris aussi pour la postérité), nous terminions, avec quelques très beaux dérivés, comme arthrite, articulation, article ou inertie, notre petite étude de la racine proto-indo-européenne *ar-, “assembler”, “mettre ensemble”, “ajuster”, et de sa descendance.










Mais comment déjà en étions-nous arrivés là?



Voyons voir…




Nous avions commencé l’étude étymologique du mot armistice le 13 novembre.

Ce qui tombait vraiment bien: oui, c’était le 13, juste après le 11, mais aussi parce que “armistice” est basé sur deux racines indo-européennes, dont précisément celle que nous étions en train d’étudier depuis le 25 septembre: *stā-, “être debout”.
un fauteuil pour (*steh) deux


À l’origine de “armistice”, donc, *stā-, mais aussi la jolie petite racine *ar-, bien surprenante…

Petite racine, peut-être, mais dont le tour des dérivés nous aura quand même pris trois dimanches…
Vous savez quoi? Votre armistice, là, eh ben on va l' ranger au placard!
l'artisan sonna l'alarme quand l'Armada fut en vue.
…dont celui de la semaine dernière:
pendant ce temps, l'aristocratie restait inerte, comme accablée d'arthrose...


Et là, maintenant, ben nous allons reprendre tranquillement et gaiement le chemin que nous avions emprunté le 25 septembre, à savoir l’étude des dérivés de *stā-, “être debout”.




Petit rappel? Hein?
Oui, je pense aussi.

Nous avions vu que de *stā- nous seraient arrivés notamment…

  • fauteuil, steed, stud
un fauteuil pour (*steh) deux, dimanche 25 septembre
  • ester, étable, établir, étage, stable, stage, station
l'étage, là, au-dessus de l'étable, il est vraiment stable?, dimanche 2 octobre
  • estance, estancia, étai, étançon, stake, stance, stanza
María-Felicia García a passé son enfance dans une estancia, dimanche 9 octobre
  • certaines formes du verbe être
Être ou ne pas être, cogito ergo sum, et toutes ces sortes de choses..., dimanche 16 octobre
  • estate, état, état-major, state, statue, statuer, stature, statut
La Statue de la Liberté? Aux Etats-Unis., dimanche 23 octobre
  • arrêté, arrêter, circonstance, constant, étancher, reste, rester
un article de circonstance..., dimanche 30 octobre
  • constater, contraste, cost, coût, mais PAS l’anglais rest
quel contraste, entre le coût constaté de la vie et le discours des politiciens..., dimanche 6 novembre
  • armistice, assister, interstice, persister, résister, se désister, subsister
résister, persister... Ces mots prennent à présent toute leur valeur., dimanche 13 novembre


Ouuuuuff...

Ce qui nous fait donc - si je compte bien, les mathématiques n’étant pas nécessairement au centre de ma zone de confort - huit dimanches!




Eh bien, va pour le neuvième




Mais…

Encore un mot, un tout petit mot, sur *ar-

Allez, oui!

Allez, papa, dis oui!














Vous rappelez-vous ce que vous faisiez le dimanche 12 octobre 2014?
(À part, évidemment, lire le dimanche indo-européen du jour)


Notre article de ce dimanche-là, un dimanche sans rime ni raison?, traitait de la racine *rē(i)-, dont découlerait, bien, bien plus tard, le latin rītus, et par voie de conséquence notre français rite.


Où veux-je en venir?

*rē(i)-, voyez-vous, - que l'on pourrait aussi retranscrire *rēy- par volonté de cohérence avec ce qui suit - était une forme allongée de *ar-

Ou pour être un peu plus précis, *h₂rey-, la racine proto-indo-européenne à l’origine de la racine commune *rēy-,
cette dernière (*rēy-) étant l'évolution de celle-là (*h₂rey-) en indo-européen commun,
était une forme allongée de la racine proto-indo-européenne *h₂er-, à l’origine de notre *ar-.
(Relisez, reprenez calmement au début de la phrase, et respectez la ponctuation, vous allez voir, ça s'éclaircira)

Mais oui, relisez ici ce paragraphe sur les trois grands états de l'indo-européen, définis par Wolfgang Meid
Non, toujours pas???
Bon: 
À l'origine (proto-indo-européen, à gauche sur le schéma): *h₂er-, avec une forme allongée *h₂rey-.
Après évolution en indo-européen commun (indo-européen tardif, à droite sur le schéma), nous trouverons respectivement  les racines *ar- et *rēy-.
Quoi? “Mais c'est quoi-euh, ce h?” ? Mais une laryngale, mon pt'tit bonhomme! C'est ÇA que Monsieur dit que tu dois relire.


Le sanskrit ऋतु, “Rtu”, en descend, de *h₂rey-, avec des acceptions comme “ordre”, “ordre établi”, “le bon moment”…  

Notez également (même si tout le monde s’en fout) que le vieil arménien արդ, ard (“forme, ordre”) en descend aussi.
Mais je préfère quand même le dire, au cas où Hrach Martirosyan, l’auteur du superbe “Etymological Dictionary of the Armenian Inherited Lexicon” (Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series), devait un jour tomber sur ce blog.


Et maintenant, l'esprit enfin dégagé, enfin serein, faisons place à *stā-.

aaaaaaah



















Le latin classique īnstituō, īnstituere...
(littéralement (mettre) en état, entendez “établir, fonder, mettre sur pied, instituer…”)
...se composait du préfixe in- (ici: “dans, à l’intérieur”) et de statuō, statuere.

Ce latin statuō...
construit sur status (“état, position”), lui même basé sur stō ‎(“être debout...”, on s'en souvient?) -,
... se traduirait plutôt, littéralement par mettre debout...”. 
D'où mettre en place, “fixer, arrêter, mettre en place, statuer…”

Oui! C’est du supin de statuō, statutum (“ce qui est statué”), qui deviendra substantif en bas latin, pour signifier “règlement, décret”, que nous tirerons notre français statut.
On en parlait déjà ici, de statuō et de statut, si vraiment ça vous intéresse: La Statue de la Liberté? Aux Etats-Unis.

En latin classique, donc, “celui qui dispose, qui administre”, c’était l’institutor, basé sur institutum, le supin (on se rapproche à grands pas de Noël, attendez-vous à ce que j’en parle de plus en plus).
Je sais, je sais, je refais probablement chaque année cette bête blague sur le supin de Noël que chaque papa latiniste a dû faire depuis la nuit des temps. Simplement, je ne m'en lasse pas.


En bas latin, il reprendra plutôt le sens de précepteur, “celui qui forme, instruit” (mais oui: qui dispose, qui met en place, qui prépare, pour que la formation se fasse…).


Notre français instituteur en découle, évidemment.



En un premier temps, le mot désigne bien celui qui est chargé de l’éducation d’un enfant, mais attention, dans la famille, pas à l’école.

Enfin, voyons! Ne mélangeons les classes sociales ainsi, voulez-vous, Pierre-Hubert?



Et parallèlement, du XVème au XIXème, l’instituteur continuera d'être celui qui institue, fonde

Ce n’est qu’en … 1789 que, par spécialisation, instituteur désignera enfin celui qui enseigne dans une école, primaire, ou maternelle.

Cette photo vous dit-elle quelque chose?
"La dictée", série des années 80.
Consultez le site de Pascale Rocard: la comédienne y joue le rôle de la
femme de l'instituteur Louis Meissonnier, et puis celui de son
arrière-petite-fille...

Une très jolie - et émouvante - mini-série à la gloire de
l'Instruction publique, 
qui a dû éveiller quelques vocations...

“La Dictée”! 
J'en ai encore l'air du générique en tête...
Un morceau de Jean-Marie Sénia, interprété par l'Ensemble choral de Chartres.
On l'entend ici à partir de 1:46: 





(À présent, l’adjectif primaire peut également s’employer pour qualifier tout institut d’enseignement secondaire, mais plutôt par référence aux profil et comportement des ado qui y végètent.) 


Bien sûr, instituer nous arrive, par emprunt, de īnstituere.

- In-stituer? Mais alors, euh…
- Mais oui!

Sur la forme [préfixe + statuō, statuere], statuō nous a donné quelques autres dérivés bien connus:

  • cum- + statuere donnera notre constituer, 
  • de- + statuere donnera destituer, 
  • re- (marquant le mouvement en arrière) + statuere: restituer,
  • sub- + statuere: substituer.


Tiens, ça m’y fait penser: notre latin stō, stāre, accolé à un préfixe évoquant le sens inverse de sub: super (“dessus, sur…”), donnera le latin...
- super + sto -
superstes, superstitis, “qui demeure au-dessus, qui surmontesurvivant”.

Sur le radical duquel s'est créé... superstitio.

Oui, entendez donc superstition...
- vous aurez deviné que notre français superstition n'est qu'un simple emprunt au latin superstitio -
... étymologiquement, comme “qui demeure au-dessus”,“ce qui surmonte, domine, survit”. 

Il ne s’agit que de la survivance d’un passé révolu.

Survivance opposée à la raison critique, ou à la vraie religion, tout dépend de l’époque, bien entendu… (la vraie religion devenant de plus en plus la Laïcité triomphante, ou laïcardise, me semble-t-il, à ne pas confondre avec LA Laïcité, celle qui permet à tous de vivre leurs convictions sans heurts dans l'espace public).





Enfin, OUI, la forme [préfixe pour “devant”, suivi de statuere]: “pro- statuere”, donc littéralement “placer devant”, a donné prostituer.



Celui ou celle qui se prostitue, étymologiquement, se place devant vous, sexe pose euh, s’expose à vos yeux.






Et moi, là-dessus, je vous laisse!



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!

La semaine prochaine?
Encore des dérivés de *sta-!



Frédéric


Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).


Je n'ai pas trouvé de morceau bien intéressant sur “instituteur”, ou “superstition”,
alors j'en ai choisi un sur “prostitution”:

Putain de toi, Georges Brassens.


dimanche 4 décembre 2016

pendant ce temps, l'aristocratie restait inerte, comme accablée d'arthrose...






“En science comme ailleurs, l’inertie intellectuelle, la mode, le poids des institutions et l’autoritarisme sont toujours à craindre.”

Hubert Reeves,
Patience dans l’azur,
L'évolution cosmique, 1988










Bonjour à toutes et tous!



Nous en étions restés, dimanche dernier, sur la racine proto-indo-européenne *ar-, “assembler”, “mettre ensemble”, “ajuster”, avec quelques très beaux dérivés, comme art, harmonie, armille, ars, alarme…


Aujourd’hui, une dernière salve.

En d’autres termes, je vous propose une dernière série de dérivés de notre jolie petite *ar-


Reprenons:
Nous l’avions vu la semaine dernière: *ar-, sous la forme *ar-ti-, s’est dérivée dans le latin… ars, proprement “composition, assemblage”.

Par extension, “ce qu’il faut avoir pour bien… composer, assembler
talent, adresse, dextérité, habileté, savoir-faire, technique…

D’où art, artisan



En latin, si ars désignait l’art, le savoir-faire, à l’inverse, qui ne faisait pas montre d’habileté, d’adresse… était qualifié d’un mot composé, basé sur ars précédé de “in-”.

Oui, in-, ce préfixe privatif...
- qui donc permettait de créer des antonymes -,
... bien connu, car passé en français tel quel (“in-certain”), mais aussi sous les formes il- (“il-légal”), im- (“im-mortel”) et ir- (“ir-réversible”).

Ce mot composé, que nous traduirions par “sans talent, incompétent…”.
D’où aussi “fainéant, inactif, insipide…”, c’était in-ers. 

Iners, inertis.
(Oh, pour le passage du a au e, il ne s’agit que d’un phénomène classique d’alternance vocalique après in-, pensez à aptus, qui donnera ineptus, par exemple…)

Eh oui, iners, nous l’avons emprunté, pour en faire notre … inerte (tout début du XVIème).

les fameux “déchets inertes des déchetteries

Quand nous l’avons absorbé en français, il signifiait toujours inactif, maladroit, et par extension ignorant.

Et puis… il a … disparu! 




On le trouvait encore au XVIIème, en pleine forme, et puis, plus rien...

‘a p'us. Parti le mot.















Ce n’est qu’au XVIIIème, figurez-vous, qu’il reviendra, qu’il renaîtra de ses cendres, mais d’une façon indirecte.

Phénix renaissant de ses cendres

Je m’explique! Mais pour cela, refaisons un bond dans le temps…



Si le latin iners désignait le maladroit, l’incapable, l’indolent, le substantif inertia désignait, lui, en toute logique, la maladresse, l’incapacité, l’inaction



Notre français inertie
- oui, j’ose espérer que vous avez fait le lien: nous avons emprunté inertia pour en faire inertie -
… va bientôt devenir incontournable du fait des progrès de la physique.


Newton, dans son Traité d’Optique (Opticks, 1704),


utilisait le syntagme latin inertiae vis,


que Descartes s’empressera de traduire élégamment par force d’inertie (1720).
















Et donc, quand Diderot, quelques décennies plus tard, qualifiera de “inerte” ce qui n’a ni activité, ni mouvement, il le fera en référence à l’inertie, terme de physique




*ar-ti-, cette forme suffixée de *ar-
- *ar-, qui, je le rappelle, devait compter dans son champ sémantique les notions de “mettre ensemble”, “ajuster”… -,
… qui allait donner le latin ars, artis, nous la retrouverons également en grec ancien, avec ἄρτι, árti, “justement, exactement…”

Et une forme prolongeant *ar-ti-, *ar-ti-o-, allait, elle, donner le grec ancien… ἄρτιος, ‎ártios, parfait, complet, achevé… 

En mathématiques, en parlant des nombres? Parfait.
Ou encore pair.
Oui, l’antonyme de impair.

Quoi, pair serait de l’ordre du parfait, et impair ne le serait donc pas?

Mais oui! Je ne vous ferai évidemment pas l’injure de vous rappeler que Euclide avait prouvé, au IIIème siècle avant J.-C., que si...
M = 2p − 1 est premier, alors M(M + 1)/2 = 2p–1(2p – 1) est parfait.

Les Éléments (Στοιχεία, stoïkheïa), Euclide

Et qu’au XVIIIème, Leonhard Euler prouvait que tout nombre parfait pair est de la forme proposée par Euclide.

Leonhard Euler, grand mathématicien suisse,
15 April 1707 – 18 September 1783)

Ce qui implique forcément que la recherche de nombres parfaits pairs est liée à celle des nombres de Mersenne premiers. 

Forcément!!

Oh, ‘faut vraiment tout vous dire?
Les nombres de Mersenne premiers sont des nombres premiers de la forme Mp = 2p − 1, l'entier p étant alors nécessairement premier, enfin???!!!

La “perfection” d'un tel nombre s'écrivant simplement (merci Wikipedia):


Oui, il semblerait que les nombres parfaits soient bien tous pairs!
(Et figurez-vous, on ignore encore si des nombres parfaits impairs existent!)


Eh oui!

Sans rire, et sans RIEN comprendre à ces démonstrations et à l’essence même des nombres premiers, je pense que cette notion de “parité = perfection” fait référence à une notion antique bien plus vaste, celle d’harmonie universelle, avec ses corollaires, la correspondance, et la complétude.

Pour qu’il y ait harmonie, il faut que les choses se correspondent, qu’il existe un lien entre elles, qui leur permette de s’ajuster.
La complétude n’étant que la qualité de ce qui a été réuni par ajustement.

D’où l’idée - certes simpliste - que “qui se ressemble s’assemble”.


















Quoi qu’il en soit, commettre un impair, c’est toujours, d'une façon ou d'une autre, rompre l’harmonie


Mais donc - fi de cette philosophie de comptoir -, le grec ancien ἄρτιος, ‎ártios pouvait qualifier un nombre pair.

Le mot dérivé français du grec ἄρτιος que je vous propose, en voici la définition:
En zoologie, sous-ordre de mammifères ongulés renfermant des animaux qui reposent sur le sol par un nombre pair de doigts. 
Sont compris dans ce sous-ordre:
  • les Ruminants (➙ Bovidés, camélidés, cervidés, girafidés, tragulidés - les chevrotains, de petits mammifères ruminants) et 
  • les Suiformes (porcs, pécaris) (➙ Hippopotamidés, suidés). 

Le mot est composé de deux mots grecs: l’un pour pair (vous suivez toujours?), l’autre pour doigt.

Vous l'avez trouvé?

OUI!!! Il s’agit des Artiodactyles.









Cette notion de jointure, d’assemblage attachée à notre petite *ar-, nous la retrouverons encore,
via une forme suffixée *ar-dhro-,
dans le grec ancien ἄρθρον, árthron, articulation.


l'articulation de l'épaule


Ben oui, et franchement, on s’en s’rait bien passé, de ces arthrites, arthroses, polyarthrites rhumatoïdes, spondylarthrytes ankylosantes et autres joyeusetés…

(Et ne parlons même pas de ces autres arthropathies, arthralgies et arthodynies que sont les amphiarthroses, cervicarthroses, discarthroses, lombarthroses, périarthrites (la scapulo-humérale est un must), synarthroses, coxarthroses, discarthroses, gonarthroses, hémarthroses, arthrogryposes, pseudarthroses ou hydarthroses).
Heureusement, nous connaissons l’arthrographie, l’arthroscopie, ou même, le cas échéant, quand il n’y a plus rien d’autre à faire, l’arthroplastie.



Quittons le grec, mais restons dans le même sujet.

*ar-, par une forme suffixée *ar-dhro-, a donné le grec ancien ἄρθρον, árthron, articulation? 

Eh bien,
*ar-, par une forme suffixée *ar-tu-, a donné le latin… artus, articulation, jointure.

Au pluriel, artūs, artuum désignera les membres.



Le diminutif de artus, c’était
articulus.

Son dénominal, à articulus (le verbe issu de ce substantif)?
Articulō, articulāre, “partager, séparer, articuler”.

Le participe passé de articulō?
Articulatus.

Eh bien, sur la substantivation de articulatus, articulatio, nous avons créé… articulation.


Le latin articulus (oui, le diminutif de artus. Un café serré, peut-être?) avait plusieurs acceptions. Ainsi, “noeud des arbres”, “orteil”… 

Mais il peut aussi désigner une articulation … du temps: un moment précis. 
D’où, toujours, notre “à l’article de la mort” (1450).


En rhétorique, il traduisait l’articulation d’un discours: une division du discours.

D’ailleurs, le premier sens du français article concernait la partie numérotée d’un texte juridique, sens qui perdure toujours.














Et en grammaire, notre article, particule qui se joint au substantif et le détermine, ne trouve son sens qu’en sa qualité de pièce-jointe avec le nom qu’il précède.
Si le nom était le bras, l’article serait l’épaule.
(vous pouvez noter)



Enfin,

Il se pourrait - mais soyons vraiment prudent - qu’une forme superlative de *ar-: *ar-isto-, se retrouve dans le grec ancien ἄρῐστος, áristos, “le meilleur, excellent”, un des superlatifs de ἀγαθός, agathós, “bon”.

Le rapport?
Mais repensez à ἄρτι, árti, “justement, exactement…”.
Ou encore à ἄρτιος, ‎ártios, “parfait, complet, achevé…”.
En ce sens, ce qui s’ajuste, correspond au mieux, est ... excellent

Mwouais…
Robert Beekes n’y croit pas trop ; je vais le suivre…

Robert Beekes,
l'auteur du fameux...
“Etymological Dictionary of Greek”
Leiden Indo-European Etymological
Dictionary Series



Ah oui, j’oubliais!

Si jamais ἄρῐστος, áristos dérivait (mais bof bof bof, soyons d'accord) de notre gentille *ar-, alors aristocrate en serait un beau descendant, l’aristocratie étant par étymologie…
- ἄριστος, aristos “excellent” et κράτος, krátos “puissant” -,
le pouvoir donné aux meilleurs! (ça fait rêver)









(quelques exemples en politique belge: tous très largement au-delà de l'excellence)










Là-dessus, je vous souhaite, à toutes et tous, de passer un très beau dimanche, et une très belle semaine!



La semaine prochaine? Mais nous continuerons avec *stā-, “être debout”, évidemment!





Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine! 
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).

Et nous nous quitterons sur une superbe reprise, 
par The Bare Necessities Quintet, de

“Everybody wants to be a cat”,

tiré de la bande originale de The Aristocats
Walt Disney, 1970




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