- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 21 janvier 2018

“a man's home is his castle” - Sir Edward Coke








(...)
Quand j’étais tout enfant, le sort d’aucun personnage de
l’histoire sainte ne me semblait aussi misérable que celui de
Noé, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l’arche pendant
quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de
longs jours je dus rester aussi dans l’« arche ». Je compris
alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de
l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fit nuit sur la terre.
Quand commença ma convalescence, ma mère, qui ne m’avait
pas quitté, et, la nuit même restait auprès de moi, « ouvrit la
porte de l’arche » et sortit. Pourtant comme la colombe « elle
revint encore ce soir-là ». Puis je fus tout à fait guéri, et comme
la colombe « elle ne revint plus ». Il fallut recommencer à
vivre, à se détourner de soi, à entendre des paroles plus dures
que celles de ma mère ; bien plus, les siennes, si perpétuellement
douces jusque-là, n’étaient plus les mêmes, mais empreintes
de la sévérité de la vie et du devoir qu’elle devait
m’apprendre.

Douce colombe du déluge, en vous voyant partir comment
penser que le patriarche n’ait pas senti quelque tristesse se mê-
ler à la joie du monde renaissant ?

Douceur de la suspension de vivre, de la vraie « Trêve de
Dieu » qui interrompt les travaux, les désirs mauvais.
« Grâce » de la maladie qui nous rapproche des réalités d’audelà
de la mort – et ses grâces aussi, grâces de « ces vains ornements
et ces voiles qui pèsent », des cheveux qu’une importune
main « a pris soin d’assembler », suaves fidélités d’une
mère et d’un ami qui si souvent nous sont apparus comme le
visage même de notre tristesse ou comme le geste de la protection
implorée par notre faiblesse, et qui s’arrêteront au seuil de
la convalescence, souvent j’ai souffert de vous sentir si loin de
moi, vous toutes, descendante exilée de la colombe de l’arche.
Et qui même n’a connu de ces moments, cher Willie, où il voudrait
être où vous êtes. On prend tant d’engagements envers la
vie qu’il vient une heure où, découragé de pouvoir jamais les
tenir tous, on se tourne vers les tombe qu’on appelle la mort, 
« la mort qui vient en aide aux destinées qui ont peine à
s’accomplir ». Mais si elle nous délie des engagements que nous
avons pris envers la vie, elle ne peut nous délier de ceux que
nous avons pris envers nous-mêmes, et du premier surtout, qui
est de vivre pour valoir et mériter.
(...)

Les Plaisirs et les Jours, 1896,
extrait de la dédicace à son ami Willie Heath,

Marcel Proust










Bonjour à toutes et tous !



Si je vous dis... arche, à quoi pensez-vous ?


À mon avis, ça devrait vous évoquer...


ça,



ou ça,


ou alors
ça.


Non ?


Bon, disons-le tout de suite, l'arche architecturale, l'arcade, la voûte, 
ce que © Le Grand Robert de la langue française nous présente comme
« (Vieux) Voûte en arc, arcade. ➙ 1. Arc, arcade. (Fin XIIe). 
Voûte en forme d'arc qui s'appuie sur les culées ou les piles d'un pont. »
ne nous intéressera pas trop ici.

Non pas que je n'y voie rien d'intéressant, noooon, loin de là, mais cet arche-là, qui nous vient du latin arcus, “arc”, par le bas latin féminin *arca, bien qu'on lui trouve des cognats en germanique, en balto-slave, et en grec, n'est pas issu, à proprement parler, d'une racine indo-européenne. 

Non, à l'origine de cette belle famille de mots, non pas une de mes chères racines, mais - vraisemblablement - *arku-, un mot désignant le saule ou le genévrier, dont on se servait pour faire des arcs, emprunté à une langue non indo-européenne non identifiée. 

Un emprunt ! Un mot bêtement récupéré d'une autre langue, qui plus est non indo-européenne. 

Un emprunt ! Vil, sans aucune subtilité. Pratiquement malsain...
(notez, ce fut le cas pour beaucoup de noms de plantes. À croire que la botanique et nos ancêtres Indo-Européens, ça faisait deux.  
Un peu comme D. P. Gumby et l'art floral...)



Rendez-vous compte ! Un emprunt !





Par conséquent, en ces pages, vous comprendrez aisément qu'il me sera particulièrement difficile d'en parler...


Mais rassurez-vous, car il nous reste l'autre “arche”.

Celui de l'arche de Noé, ou de l'Arche d'Alliance.


Tiens, une petite question...

C'est quoi, pour vous, précisément, une arche, dans ce sens ?


Fernand Ucon
(si vous ne le connaissez pas,
lisez ceci)

- Ben, c'est facile, c'est un bateau.

- Ah bonjour, Monsieur Ucon, vous allez bien ?
Votre thèse est intéressante, mais alors, comment expliquez-vous que l'on parle de l'Arche d'Alliance ?

- Ben euh, parce qu'elle ressemble à un bateau, tiens.

- [long soupir]




Étymologiquement, “arche”, mes amis, non plus ce mot descendant du latin arcus, “arc”, mais son synonyme, provenant lui du latin classique arca, c'est un coffre, un grand récipient, une boîte qui renferme quelque chose à protéger.


coffre (vous vous attendiez à quoi ?)


Car le latin arca, “coffre, caisse” ou même cercueil”, était construit sur arceō, arcēre, “enfermer” (ou “tenir enfermé”), “contenir, retenir...”, ou carrément “écarter, repousser, empêcher de”.

Là où ce brave Fernand Ucon se rapproche bien malgré lui de la vérité (mais qu'est-ce que la vérité ?), c'est que le latin classique arca s'est teinté d'un autre sens en latin chrétien. 

De coffre, caisse”, il en est venu à désigner l'arche. Celle où Noé et les animaux se réfugient pendant le déluge.





Cette arche, clairement, renfermait ce qu'il y avait de plus précieux. 
Ce n'est donc pas pour ses qualités en matière de flottaison que l'on appela en latin ecclésiastique le bateau de Noé l'arche, mais bien pour sa fonction de refuge, par ce qu'il protégeait, ce qu'il renfermait...

Et c'est en un premier temps sous cette acception, justement, que le français arche est attesté (1131). 

Arche désignait, précisément et absolument l'arche de Noé. 

Oui, absolument, dans un sens absolu : quand on parlait de l'arche, il n'était pas nécessaire de préciser laquelle ... 
Plus tard, cependant (oh, bien plus tard, au XVIIème), pour éviter les ambiguïtés, l'expression l'arche de Noé finira par l'emporter.


Ce n'est que vers la fin du XIIème qu'on employa le même vocable (“arche”, pour les moins-bien-comprenants d'entre nous) pour désigner cette fois... le coffre contenant les Tables de la Loi : l'arche sainte, ou d'alliance (même si, en référence à l'hébreu, il ne s'agit pas tant d'alliance que de témoignage, mais on va pas chicaner).

l'arche d'alliance, selon Indiana Jones


Dès le XIIème, cependant, les usages profanes concurrenceront ces acceptions religieuses, et l'on parlera d'arche pour désigner un coffre, une huche à pain, un bahut, un pétrin, mais aussi le coffrage des pompes sur un navire, ou le four du verrier !


four, manufacture de Baccarat
(source)


(merci Alain Rey)


Bon, ça, c'est fait.


Maintenant, remontons, voulez-vous, aux origines de ce latin arceō, arcēre, “enfermer...”, dont est issu arca, puis notre arche.

Vous le savez, à chaque groupe de langues indo-européennes (indo-iraniennes, germaniques, celtiques...), on fait correspondre une proto-langue, non attestée, qui serait en quelque sorte le fond commun aux langues de ce groupe, avant qu'elles ne se différencient.

Pour schématiser très grossièrement, nous pourrions dire que pour qu'une racine indo-européenne arrive jusque dans une langue dérivée, elle passe par la proto-langue correspondant au groupe linguistique dont cette langue fait partie.

*racine indo-européenne
-


proto-langue à la base du groupe linguistique x
langue x1, langue x2...


Au sein des langues indo-européennes, le latin fait partie du groupe des langues... du groupe des langues ? Allons ! Du groupe des langues... - OUI - italiques.

Ceux qui ont dit romanes sortent. Oui oui, faites le tour du pâté de maison, et revenez quand vous serez dans de meilleures dispositions. Les langues romanes découlent du latin, et sont donc postérieures au latin, hein ?

Donc : le groupe des langues italiques.

N'allez surtout pas croire que le latin y était seul, dans ce groupe italique. 
Que du contraire !
Ce n'est pas parce que le français, quant à ses origines italiques, dérive partiquement exclusivement du latin, qu'il faut oublier toutes les autres langues de ce grand groupe.

Allez, en vrac, citons quelques-unes de ces langues italiques ...

Dans le sous-groupe des langues sabelliques 
(je vous recommande chaudement de l'appeler groupe des langues osco-ombriennes ; ça ne coûte pas grand-chose, mais qu'est-ce que ça en jette... on en parlait d'ailleurs ici: Plus facile de trouver une taverne qu'un tabernacle, à Thorpe on the Hill...),
vous trouverez - entre autres ! - l'èque, l'osque, l'ombrien, le samnite, le marse, le marrucin, le sabin, le volsque, le lucanien, le pélignien, le vulcain, le klingon et le romulien, cette dernière parlée par ces vils opportunistes, ces charognards manipulateurs et visqueux que sont les Romuliens.

Hein, quoi ? Euh ... oui, je m'emporte. Laissez tomber les trois dernières langues, rien à voir.
Mais pour toutes les autres, sans rire, ces langues sont réelles.

la Romulienne Toreth
(Star Trek, The New Generation)

Et ça, c'est l'U.S.S. Enterprise, NCC-1701 (une réplique, seulement), qui me
tient compagnie dans mes lointains voyages indo-européens, et pose fièrement
à ma droite sur mon bureau, devant une partie de mes sources...

Bah, tant qu'à faire, ici une vue de l'autre angle et presque complète de mon
bureau sous les toits, en mode "rédaction du dimanche indo-européen"


Et puis, dans un deuxième sous-groupe, celui des langues latino-falisques vous trouviez le ... falisque, parlé au nord de Rome, et bien sûr... le latin, à l'origine parlé dans une petite zone toute mimi du centre-ouest de ce que nous appelons maintenant l'Italie, avant de s'étendre à tout l'Empire romain...
(OUI, je sais, il y en a encore d'autres, de langues italiques, mais bon, on va pas y passer la journée, non plus.)
langues italiques
(source)

allons, on clique pour agrandir
(source)



Le décor étant planté, et avant d'aborder la racine proto-italique dont dérive notre latin arceō, arcēre, parlons d'un de ses cognats italiques...

J'ai nommé...





...




...

l'infinitif osque 𐌕𐌓𐌝𐌁𐌀𐌓𐌀𐌊𐌀𐌅𐌞𐌌, tríbarakavúmbâtir (une maison)” !



- Euh mais euh ?? Mais euh c'est n'importe quoi !  Quel rapport entre bâtir une maison et enfermer
Enfin !

- Ah, vous êtes encore là !

Eh bien, sachez déjà que l'on peut décomposer l'osque tríbarakavúm en *trēb-ark-ā-, où...
  • *trēb- est la maison,
  • ark-, le bâtisseur, et
  • ā- une désinence verbale.

Ensuite, votre maison, si vous y réfléchissez, - votre refuge -  sert avant tout à vous protéger, des éléments ou des méchants, que vous mettez à l'écart, derrière vos murs...

Quid enim sanctius, quid omni religione munitius, quam domus unusquisque civium?
(Quoi de plus sacré, de mieux protégé par toutes les obligations religieuses, que la maison de chaque citoyen ?)

Je ne veux rien dire, mais c'est quand même Cicéron qui l'écrit...

Et pour la petite histoire, c'est toujours le même grand principe qui prévaut dans les textes de loi anglais (Laws of England), comme l'énonça dans ses commentaires Sir Edward Coke, juriste anglais du XVIIème : 

a man's home is his castle

deux variations sur le même thème...



Bon, petit à petit, on avance...


Quelle serait alors la forme proto-italique pouvant amener à un latin arceō, arcēre, “enfermer...” ou à un osque
- QUI a dit “pour le chien” ??? Ça, c'est vraiment navrant. Je reprends -
ou à un osque tríbarakavúmbâtir (une maison)” ?

Hein, hein ?

Un radical *ark-, sur lequel se fondent ...
  • le verbe *ark-eje/o- d'un côté, au sens de contenir, tenir à l'écart”, et 
  • *ark-o- de l'autre, “qui bâtit” (“bâtisseur”).


Quant à la racine proto-indo-européenne qui, après quelques millénaires, se muera en *ark-eje/o-, c'est ...

*ark-“contenir, garder...”.

Je vous la livre ici selon la retranscription de Watkins, sans les supposées laryngales, d'autant que cette théorie des trois laryngales est à présent méchamment remise en question, notamment par Jouna Pyysalo, indo-européaniste à l'Université d'Helsinki, qui a entrepris de se servir (enfin) de l'informatique pour retrouver les racines indo-européennes de nos langues, en encodant les fameuses lois décrivant les mutations consonantiques, et en passant tout simplement les mots dérivés à la moulinette de ce codage. 
C'est simple (en théorie, du moins), mais il fallait s'y mettre. Et les premiers résultats, très prometteurs, ne laissent guère de place au doute: les racines proto-indo-européennes ainsi reconstruites, “à la machine”, ne présentent plus les fameuses trois laryngales, mais une seule !
Pour en savoir plus :
Les laryngales, nous en parlions notamment ... 
ici :
Un coup de souvláki et on se retrouve avec des points de suture. C'est cousu de fil blanc. 
et là :
un fauteuil pour (*steh) deux 
Quant aux travaux de Jouna Pyysalo et de son équipe, vous pouvez en retrouver les résultats sur Internet, dans un dictionnaire génératif, dynamique, qui, à partir d'un mot de départ que vous choisissez (un dérivé), en calcule instantanément ou presque la racine indo-européenne.  
Pour l'instant, les mots dérivés proviennent seulement des langues anatoliennes (point de départ logique : ces langues étant encore très proches de l'indo-européen original, les mutations phonétiques y sont encore réduites, plus simples à tracer et à exprimer), mais ce n'est que la première étape... 
C'est une véritable révolution ! Dans quelques années, si tout se passe bien, on peut s'attendre à ce que les dérivés indo-européens de l'ensemble des langues indo-européennes soient ainsi numérisés. Avec, en corollaire, la découverte de nouvelles racines, ou la mise à jour de racines déjà reconstruites, et une revue complète de la phonétique initiale indo-européenne...
Jamais on était allé si loin. Je vous tiendrai au courant !
http://pielexicon.hum.helsinki.fi/


Bon, c'est pas tout ça.

On résume, et puis, on va attendre dimanche prochain !


*ark-
“contenir, garder...


radical proto-italique *ark-
proto-italiques *ark-eje/o-, “contenir, tenir à l'écart”, et 
*ark-o-, “qui bâtit”
osque tríbarakavúm, “bâtir (une maison)et latin arceō, arcēre, “enfermer, retenir...”




latin arceō, arcēre, “enfermer, retenir...”
latin arca, “coffre, caisse

français arche (de Noé, Arche d'Alliance, coffre ...)





Je vous souhaite, à toutes et tous, un EXCELLENT dimanche, et une TRÈS belle semaine....







Frédéric



PS: dans ces articles, les passages de texte en bleu, vous l'aurez compris, traitent d'éléments de linguistique.





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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter, sans trop nous éloigner de l'osque et du latin, 


un Vivaldi apaisant, serein, recueilli,

le Largo du Concerto pour luth en ré majeur, RV 93,

par cet ensemble canadien que j'apprécie particulièrement : Tafelmusik

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Vous voulez être sûrs (sûrs, mais vraiment sûrs) de lire chaque article du dimanche indo-européen dès sa parution ? Hein, Hein ? Vous pouvez par exemple...
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dimanche 14 janvier 2018

Es war einmal mitten im Winter, und die Schneeflocken fielen wie Federn vom Himmel herab...








Es war einmal mitten im Winter, und die Schneeflocken fielen wie Federn vom Himmel herab. Da saß eine Königin an einem Fenster, das einen Rahmen von schwarzem Ebenholz hatte, und nähte. Und wie sie so nähte und nach dem Schnee aufblickte, stach sie sich mit der Nadel in den Finger, und es fielen drei Tropfen Blut in den Schnee. Und weil das Rote im weißen Schnee so schön aussah, dachte sie bei sich: Hätt' ich ein Kind, so weiß wie Schnee, so rot wie Blut und so schwarz wie das Holz an dem Rahmen!

Schneewittchen 

Jacob & Wilhelm Grimm


(C’était au milieu de l’hiver, et les flocons de neige tombaient comme des plumes ; une reine était assise près de sa fenêtre au cadre d’ébène et cousait. Et comme elle cousait et regardait la neige, elle se piqua les doigts avec son épingle et trois gouttes de sang en tombèrent. Et voyant ce rouge si beau sur la neige blanche, elle se dit :


« Oh ! si j’avais un enfant blanc comme la neige, rouge comme le sang et noir comme l’ébène ! »)

Traduction par Félix Frank - E. Alsleben, 1869



Little Snow-White, illustré par Walter Crane, 1899





















Wilhelm & Jacob Grimm

Vous aurez reconnu le début de Blanche-Neige, ce conte recueilli par les frères Grimm, et probablement multimillénaire, si pas carrément indo-européen...



Jacob Grimm est évidemment parfaitement à sa place ici, lui qui a décrit les lois phonétiques réglant l'évolution des consonnes dans les langues germaniques, que nous connaissons désormais sous le nom de Loi de Grimm, dont nous parlions ici : il pleut, ou encore ici : Sainte Mildred de Thanet? Du mouton la douceur, de Thanet le cuir.






C'est un peu rébarbatif, cette Loi de Grimm... Laissez-moi donc vous l'expliquer par un tout petit exemple: 

Si, en tant que francophone, vous prononcez ce gros machin rouge “dix” ; pour un anglophone, ce sera “ten”.

À l'origine, l'indo-européen *déḱm̥t-“dix”.
Dont nous parlions ici: Dix petits Proto-Indo-Européens, d'ailleurs, il y a plus de cinq ans...

Si le *d- initial est resté en latin, ce même *d- est devenu t en germanique (d'où le proto-germanique *tehun, qui donnera donc l'anglais ten).

La Loi de Grimm nous apprenait qu'en germanique, les occlusives sonores (ici ce d-) deviennent des occlusives sourdes, comme ici ce t.

*d > t [t]





Mais je m'emporte ...

Bonjour à toutes et tous !




Nous arrivons en ce dimanche au terme de notre étude sur la racine indo-européenne *sneigʷʰ-, “neiger” et ses dérivés....
(pour éviter tout quiproquo, toute confusion, non, quand je parle de Neiger, je ne fais pas référence à...



... Al Neiger, joueur de Baseball, ni à ...



Reto Neiger

... Reto Neiger, docteur et professeur en médecine vétérinaire (à droite sur la photo),

mais bien à ça :


“Neiger” Tomber, en parlant de la neige (© Le Grand Robert de la langue française)

Allez, c'est le moment de faire une petite rétrospective...


(je n'ai pas trouvé de belle illustration pour “rétrospective”, alors je me suis rabattu sur des représentations de rétroviseurs.)



Nous avons commencé cette étude avec
"je préfère la neige au foie gras" - F. Blondieau.
Nous en découvrions les descendants français neige, névé, nival, nivéal, nivéo-, nivo-, et nivôse.


Ensuite, nous avons poursuivi avec ...
"La neige ne brise jamais la branche du saule.” - Proverbes de la Chine et des Nippons
belle occasion pour nous de mentionner ses descendants en grec et sanskrit, νείφει, neíphei et स्निह्यति, snihyati.


Puis, nous plongions tour à tour dans la Baltique et dans la neige des steppes russes, avec ...
La place Rouge était blanche, La neige faisait un tapis, Et je suivais par ce froid dimanche, Nathalie - Gilbert Bécaud.
Nous en retiendrons certainement le russe снег, snjeg, mais aussi le lituanien sniēgė et le letton (mais ... l'est-on VRAIMENT ?) sniēdzebruant des neiges”.


il est encore temps, avant que ça ne dégèle

Enfin, avec ...
Nyf Nyf le corgi aimait jouer dans la neige,
nous traitions des dérivés celtiques de notre vaillante *sneigʷʰ-, “neiger, comme le vieil irlandais snigid, “pleuvoir”, “s'écouler goutte à goutte”, ou encore l'irlandais sneachta, le mannois sniaghtey et l'écossais sneachda, “neige”

Et tant qu'à faire, le gallois nyf, “neige”.




Vous aurez compris également que cette délicieuse racine *sneigʷʰ-, “neiger tombe sous le joug du s-mobile, ce phénomène par lequel certains des dérivés d'une racine indo-européenne commençant par un *s- suivi d'une consonne perdront ce *s- initial.





Voilà pourquoi nous parlons - via le latin nix - de neige, tout comme les anciens Grecs de νείφει, neíphei, alors que les langues balto-slaves et indo-iraniennes ont conservé ce s, comme dans снег, snjeg ou स्निह्यतिsnihyati.

Tiens, pour ceux d'entre vous qui s'interrogeraient sur le pourquoi de ce curieux phénomène, on suppose (mais sans plus) qu'il serait lié au fait que le substantif précédant le verbe indo-européen (en l'occurrence, sneigʷʰ-) était souvent, par le jeu des inflexions, suivi d'un suffixe se terminant en*-s (c'est le cas des suffixes qui marquaient le nominatif singulier et l'accusatif pluriel des substantifs). 

Ainsi, il y aurait eu interférence entre le *-s final de la terminaison du mot précédent et ce *s- initial.

C'est ce qu'on appelle, en linguistique, une déglutination une segmentation erronée (non étymologique) de la chaîne parlée au début d'un mot dont le ou les premiers phonèmes sont pris pour la fin du morphème précédent. (merci Wikipedia)

Oh, ne faites pas les choqués. C'est un phénomène tellement courant qu'il en devient lassant... 
(et entre nous, je soupçonne ceux qui sont responsables de cette césure particulièrement inepte et malvenue d'être de la même engeance que ceux grâce à qui on parle à présent de fromage pour désigner ce qui était du formaticus caseus, ou de foie pour désigner l'ancien iecur fīcātum.)
Si ce que je vous raconte vous passe par-dessus la tête, relisez donc Quand Luis Ocaña voyait Merckx partir en danseuse, il avait les foies.

Vous en voulez des exemples, peut-être ? 

Notre griotte. 
De sombres abrutis Des personnes au crible cognitif vraisemblablement trop sélectif n'ont pas saisi qu'en moyen français, pour parler d'une cerise aigre, on disait l'agriotte
La griotte, j'vous jure !





Orange
Qui provient, par le persan puis l'arabe رنج, nāranǧ, du sanskrit नारङ्ग, nāraṅga
On parlait d'une narang. “On” - je ne vise personne - a confondu le son n de l'article indéfini avec le début du substantif...  (et en plus, le a s'est mué en o, vraisemblablement par l'influence de Orange, le nom de la ville). 
Dur dur.






Rassurez-vous, il n'y a pas qu'en français que ces andouilles ont frappé. 
Certains membres de cette illustre famille de faibles d'esprit ont clairement dû émigrer outre-Manche.


Fernand Ucon, un membre éminent de cette grande
famille à mobilité neuronale réduite.

Oui, à l'origine, son patronyme commençait par un D,
il n'en a pas compris le sens, et avec l'influence du d
final de son prénom, l'a transformé en Ucon


C'est la seule explication à l'anglais daffodil, pour “jonquille”. 
À l'origine, l'ancient grec ἀσφόδελος, asphódelos.
Ce d initial, complètement loufoque, proviendrait du passage par le néerlandais de affodil, de n'est qu'un article défini. 
Bravo les gars.



jonquilles


Allez, encore un dernier exemple édifiant : l'anglais apron, “tablier”.
An apron, du vieux français un napperon. 
Consternant.





Aujourd'hui, notre dernière étape sur le tour des dérivés de l'indo-européenne *sneigʷʰ-, “neiger”: les langues ... germaniques.






Notre si délicate *sneigʷʰ-,
via une forme *sneigʷʰ-e- (ce *e- servant de voyelle thématique pour former le présent),
y a laissé le verbe fort proto-germanique (non attesté) *snīwan-, “neiger”.

Ici au moins, les Ucon n'ont pas frappé ; le s initial est toujours bien présent, pas mobile pour un sou.

Je ne peux m'empêcher de mentionner, au premier rang des dérivés du germanique *snīwan-, “neiger”, cette forme verbale du présent à la troisième personne du singulier, utilisée en langage poétique, le
OUI !!!!!
vieux norois snýr, “il neige”.



Vous vous en doutez, on en a des tonnes, de dérivés germaniques de 
*snīwan-...

Je vous en propose quelques-uns, choisis rien que pour vous, avec amour...

Ainsi (avec toujours le sens de “neiger”)
  • le vieux frison *snīa, d'où le frysk (frison occidental) snije, 
  • le vieux néerlandais *snīwan, d'où le moyen néerlandais sniwen, snien, snuwen, et enfin le néerlandais archaïque snuwen et sa forme dialectale snouwen,
  • le vieux saxon (aaah, j'aime bien aussi) *snīwan, 
  • le vieux haut-allemand snīwan, d'où l'allemand schneien, 
  • le vieux norois - Aaaah -, mais plus du tout poétique snjófa, snjáfa, d'où l'islandais snjóa, ou encore...
  • le vieux norois (eh oui !!) snǽr, snjár, snjór, d'où ...
  • l'islandais snjór,
  • le norvégien snjo, snjø, snø,
  • le moyen danois snø, sne, d'où le danois sne..., ou encore
  • le moyen suédois snyo, snyö, d'où le suédois snö.

Mentionnons encore le délicat sniǿg’, sniǿð’, que vous entendrez environ pendant douze mois sur l'année dans les prévisions météo en Botnie occidentale.





- Botnie ?? Maisje ?










- Oui, la Botnie ! On en parlait encore ici, tiens, dans un article où l'on décrivait en quelques mots cette région du nord de la Suède, article où vous pouviez même apercevoir votre serviteur mettant “son whisky en bouteille, au sortir du fût, chez Old Pulteney (producteurs d'un magnifique Malt que je vous recommande chaudement) :
Oui, il était passé chez Pivot pour son "apologie de l'apothicaire"...


Enfin, ben oui, le verbe fort *snīwan-, “neigernous a donné
(oui, il est vraiment fort, *snīwan-),
par le vieil anglais *snīwan-, le verbe anglais to snow ...



Mais ce n'est pas fini...

Sur le verbe *snīwan-, “neiger, enfin, s'est également construit le substantif germanique *snaiwa- (neige”, bien sûr !).

c'est de la neige, pour ceux qui n'auraient pas compris




Citons donc, parmi ses dérivés (tous signifiant invariablement “neige”)

  • le gotique snaiws
  • le 

-YESS YESS YESS -

vieux norois snær, d'où par exemple ...

  • le féroïen snjógvur, ou
  • l'elfdalien
(une très ancienne langue suédoise, qui s'écrivait encore, il y a peu, en ... runes !)
sniųo.


Le substantif anglais snow en descend, par le vieil anglais snāw, puis le moyen anglais snaw, snow.

English snow



Idem pour 
  • le scots snaw,
  • le vieux frison snē, d'où le frysk snie, 
  • le - eh oui ! - vieux saxon snēo, snēu,
  • le vieux neerlandais *snēo, *snēu, d'où le néerlandais sneeuw (et souché dessus, le néerlandais sneeuwen, neiger : ici c'est le verbe qui provient provient du substantif)
  • le vieux haut-allemand snēo, snē, d'où le moyen haut-allemand snē et finalement l'allemand Schnee.
Neige à vendre.
Un grand moment d'humour teutonique



Nous terminerons en beauté, avec ...
  • le jamtlandais snǿ, et 
  • le gutnique snåi.
(quand vous connaissez le jamtlandais, le gutnique est assez simple, et vice versa. Par exemple, un ǿ jamtlandais s'écrira åi en gutnique.)


Je ne vous ferai évidemment pas l'affront de vous dire que le jamtlandais, langue nordique occidentale, se parle en Suède, mais est franchement plus proche du norvégien ...

le Jämtland
(source)


... Ni de vous préciser que le gutnique, qui se parle (ou plutôt s'éructe) dans l'est de la Suède, est, au même titre que le suédois et le norvégien, un descendant continental du ...
- OUIIII !!! - vieux norois.






Ch'tite récap ?

*sneigʷʰ-“neiger”

forme *sneigʷʰ-e-“il neige”
racine proto-germanique *snīwan-, “neiger

nombreux dérivés germaniques, comme l'anglais to snow, neiger


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*sneigʷʰ-“neiger”

forme *sneigʷʰ-e-“il neige”
verbe germanique *snīwan-, “neiger

substantif germanique *snaiwa-, neige

nombreux dérivés germaniques, comme l'anglais snowneige







Eh ben voilà, nous sommes arrivés au bout de notre chemin en compagnie de la si jolie 
*sneigʷʰ-“neiger”...

La prochaine fois que vous contemplerez la neige, que vous prononcerez son nom, rappelez-vous que ce tout petit mot, insignifiant, a traversé les millénaires, parcouru des milliers de kilomètres, pour que vous puissiez l'utiliser. 

Qu'il descend fièrement d'une racine multimillénaire, que vous pouvez toujours reconnaître sous ses formes dérivées en grec ancien, en sanskrit, en russe, en letton (mais - je vous pose la question - l'est-on vraiment ?), en gaélique irlandais, en norvégien ou en anglais...

Oui d'accord, et aussi en jamtlandais et en gutnique.



Elle est pas belle, la vie ?

Merci qui ?
Mais, l'indo-européen, pardi !




Je vous souhaite, à toutes et tous, un EXCELLENT dimanche, et une TRÈS belle semaine....


Pour ce qui est du menu de dimanche prochain, euh... je vous avoue que je n'en sais encore rien.

Surprise !





Frédéric



PS: dans ces articles, les passages de texte en bleu, vous l'aurez compris, traitent d'éléments de linguistique.





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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter,



la valse des flocons de neige, 

du deuxième tableau du premier acte de

Casse-noisette, Щелкунчик (Chtchelkountchik), 

ballet-féerie de Piotr Ilitch Tchaïkovski, 
d'après la version d'Alexandre Dumas de
Casse-Noisette et le Roi des souris,
conte d'Ernst Theodor Amadeus Hoffmann

(Et ces violons ont un petit air de Ravel, non ?)


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Vous voulez être sûrs (sûrs, mais vraiment sûrs) de lire chaque article du dimanche indo-européen dès sa parution ? Hein, Hein ? Vous pouvez par exemple...
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