- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 15 janvier 2017

Quel était le nom du Stammcafé de Michel Delpech?





Elle tenait un petit estaminet tout près de Lens, une affreuse baraque de planches où l'on débitait du genièvre aux mineurs trop pauvres pour aller ailleurs dans un vrai café.

Journal d'un curé de campagne (1936)

Georges Bernanos

Georges Bernanos, 1888 - 1948














Bonjour à toutes et tous!


Au menu de ce dimanche, encore et toujours la racine indo-européenne *stā-, “être debout”.





- Quoi? Mais j'en peux plus, moi! C'est intenable, ça! JE NE PEUX PLUS VOIR EN PEINTURE cette 'tain de *stā-!! Et en plus, à chaque fois, une s*loperie d'animal à la c*n debout pour commencer l'article. MARRE!

- Oui, je vous comprends. Je dois bien reconnaître qu'elle est bien prolifique, la petiote, et qu'elle nous occupe depuis déjà pas mal de temps...

Mais bon, courage, on en viendra à bout.

Un jour.






Dimanche dernier, nous avions abordé sa forme suffixée *stā-men-, à l’origine de nos français étaim et étamine, ou encore de l’anglais stamina.


Aujourd’hui, je vous propose une petite balade au sein du groupe germanique, peut-être un peu délaissé ces derniers temps...
Ce qui me permettra, par la même occasion, de répondre aux pertinentes interrogations d'une lectrice, qui se reconnaîtra...

Car, voyez-vous, en proto-germanique, on peut encore recréer une forme (non-attestée) *stamniz
- c’est du moins ainsi que Watkins l’identifie -
basée sur une forme finalement très proche de notre indo-européenne *stā-men-, même si construite cette fois sur le degré zéro de notre fantastique *stā-
(degré zéro, donc? donc...? Sans, sans… voyelle-pivot, bien!),
*stə-: *stə-mno-. (le a du degré plein y est remplacé par un schwa, muet)


*stə-mno-, rien de surprenant, désignait toujours “quelque chose qui tient debout”.
Mais ici, plus précisément… le tronc d’un arbre, la tige d’une plante…



Ce *stamniz germanique, via le vieil anglais stęfn, donnera l’anglais… stem.

Stem?

En tant que substantif, le tronc, la tige, le pied d’un verre, la hampe d'un drapeau… 


Stem cell, c’est aussi la cellule souche.


En tant que verbe: 
to stem se traduira par enlever la tige, équeuter.

To stem cherries signifiera tout simplement équeuter des cerises.

















La forme to stem from correspondra, elle, à “provenir / découler / dériver - de…”.
Oui, pensez ici à la façon dont un arbre croît, à partir de son tronc. À la relation entre la branche et le tronc“La branche provient / découle / dérive du tronc”. 
cette vieille branche de Dutronc
Psss! Attention, il y a plusieurs verbes anglais stem!  
To stem, dans le sens de contenir, endiguer, stopper… ne vient pas de *stamniz, mais du germanique *stimman, stopper, endiguer… ”.
De là, par exemple, le suédois stämma ou l’islandais stemma, tous deux dérivés de *stimman par … [aaaaaah] ... le vieux norois … stemma. 
C’est encore de ce germanique *stimman, stopper, endiguer… ”- qui n’a donc RIEN à voir avec le sujet du jour - que dérive l’adjectif germanique de timbre o *stamma, “bégayant, balbutiant” (mais oui, “dont le flux de parole est ralenti, endigué”), duquel découlera, bien plus tard, l’anglais stammer (bégaiement / bégayer, balbutiement / balbutier). 
C’est toujours sur le germanique *stimman que se construira enfin une autre forme germanique adjectivale de timbre o: *stumma, “muet”, dont proviendra par exemple le néerlandais stom, muet, silencieux, 
mais aussi, par extension, idiot, stupide…



Mais revenons un instant à notre germanique *stamniz.
(je vais trop vite, peut-être? Oui, c’est ça, *stamniz c’est le dérivé de notre *stə- par sa forme *stə-mno-).

Par le vieux haut-allemand stam (“tige, tronc…”), il a donné - et c’est nettement moins gai - l’allemand Stalag, désignant, pendant la deuxième guerre mondiale, un camp allemand de prisonniers de guerre destiné aux soldats et aux sous-officiers (le pendant pour officiers étant l’Oflag”).



Stalag - vous le savez peut-être - n’est que l’abréviation de Stammlager (“camp de prisonniers de guerre”), lui-même abréviation de Mannschaftsstamm und -straflager.
(On comprend pourquoi les Allemands, réputés si pratiques et pragmatiques, en avaient fait une abréviation.)
Mannschaft, c’est la troupe, Strafe la punition, et Lager le camp.

Le terme qui nous intéresse ici, Stamm, pourrait se traduire, en contexte, par regroupementMannschaftsstamm se comprenant alors comme regroupement des hommes de troupe, et Mannschaftsstamm und -straflager comme camp de regroupement des hommes de troupes et de punition.

Oui: Stamm, “tronc”, “radical” peut également se comprendre comme “ce qui provient de”, ce qui a (quelque chose) en commun, à l’origine“. 
(pensez toujours à cette représentation d’un arbre, avec toutes ses branches, similaires parce que fixées sur le même tronc)

D’où cette acception, en sociologie, de “regroupement, famille, groupe, tribu”…


Un dérivé nettement plus sympa de Stamm, c’est Stammtisch!
Stamm, “tribu”, Tisch, “table”: littéralement “table de la tribu”.

Le Stammtisch, c’est la table des habitués, dans un bar, une auberge, réservée par exemple aux membres d'une association locale de yodleurs.



Et le Stammcafé, c’est le café où on se retrouve systématiquement avec sa bande de potes, le camp de base, le “quartier général”, l’endroit où on fait partie des meubles…



Et ça tombe très bien!

Car cela me fournit une sublime transition vers notre dernier mot de ce jour…

Qui, lui, est bien français. Et tellement pittoresque...


Estaminet.


Selon Le Grand Robert de la langue française:
Cabaret où l'on buvait et fumait (d'abord en parlant de la Flandre, puis de l'Allemagne, de la Hollande…); assemblée qui s'y tenait.
(De 1830 environ à 1870). En France, notamment à Paris, Café ou brasserie où l'on pouvait fumer la pipe (les cafés où l'on fumait le cigare, la cigarette, se nommaient divans). 
(1909). Régional et vieilli. Petit café populaire, dans le Nord de la France, en Belgique (mais le mot n'y est plus usuel).

estaminet


L’étymologie du mot est vraiment discutée.

Mais les quelques hypothèses un peu décentes quant à son origine font toutes référence à notre adorable racine indo-européenne *stā-, et vraisemblablement, par sa forme *stə-mno-, au germanique *stamniz, ou du moins à une source qui en est méchamment proche.

Pour Alain Rey, citant me semble-t-il, mais sans les nommer, le Dictionnaire général de la langue wallonne et Maurice Delbouille, estaminet serait un emprunt du XVIIème au wallon staminê, èstaminê, peut-être dérivé du wallon stamon, “poteau auquel on attache la vache près de sa mangeoire”, l’estaminet étant à l’origine une salle munie de plusieurs poteaux de soutènement, apparemment caractéristique des salles de cafés de Wallonie.

Maurice Delbouille,
linguiste belge du français et du wallon
1903 - 1984




















Une légère variante, toujours tirée du domaine de l’élevage bovin?
Le wallon staminê signifierait bien “salle à poteaux”, mais dans le sens d’étable.

Oui, dans les étables des Ardennes belges, la place de chaque vache dans les mangeoires était délimitée par des piliers (les fameux stamons).

Quoi qu’il en soit, le wallon stamon, vous l’avez compris, dériverait, tout comme le vieux haut-allemand stam (“tige, tronc…”), d’une source germanique apparentée à *stamniz.


Une autre hypothèse serait tout simplement que le mot provient du flamand stam, étroitement apparenté étymologiquement - et sémantiquement - à l’allemand Stamm dans le sens de “tribu, famille”. 

Avec estaminet, on disposerait ainsi, en quelque sorte, d’un équivalent français à l’allemand Stammcafé.

En tout cas, ce serait plutôt dans le sens bien sympathique de “lieu de regroupement”, “où l’on est en famille” qu’il faudrait comprendre l’estaminet.
Estaminet aurait pu peut-être même, à l’origine, désigner tout simplement (le lieu d')une réunion de famille.


Amusant:
D’autres théories nettement plus fantaisistes font venir estaminet du flamand stamelen, balbutier, bégayer bredouiller, rappelant l’état dans lequel on retrouvait les habitués du lieu.
Oui, ici, il est fait référence à cet autre germanique, qui n'a RIEN à voir avec *stamniz: *stimman.

On évoque encore une corruption sonore à l’origine du mot: figurait à l’entrée de ces établissements un écriteau “Sta Menheer” (“Arrêtez-vous, Monsieur”, en flamand).

Cette phrase caractéristique serait devenue l’enseigne même de ces bistrots, au point que l’on disait “allons au sta menheer”, qui devint plus tard “allons à l’estaminet”.

Je n’y crois pas un seul instant. Mais bon, c’est toujours bien notre *stā- qui se cacherait derrière cette version…


Oh, il y en a encore d’autres, d’étymologies proposées à estaminet, comme celle-ci, qui le fait remonter à l’époque espagnole. 
“Está un minuto”: lieu où on passe boire un verre rapidos


Moi, personnellement, j’aime bien la version stam, “famille”…



Et je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très belle semaine!

À dimanche prochain?



Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: 
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, 
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



Un hommage à Michel Delpech, pour nous quitter.

"Chez Laurette", tel qu'il le décrivait, c'était bien un Stammcafé...


dimanche 8 janvier 2017

chacun chez soi, et la laine des moutons sera bien cardée







La Grenouille et le Rat, Jean de La Fontaine

La ruſe la mieux ourdie
Peut nuire à ſon inventeur :
Et ſouvent la perfidie
Retourne ſur ſon autheur.

Fables de La Fontaine


(La ruse la mieux ourdie
Peut nuire à son inventeur;
Et souvent la perfidie
Retourne sur son auteur.

Sables de La Sontaine)







Bonjour à toutes et tous!


Dimanche dernier, nous nous étions baladés jusqu’aux confins du monde indo-européen…

En ce dimanche, on va essayer de se restreindre, après tous ces excès.

Ben oui, je pensais aussi à ces autres excès...


Je vous proposerai donc de revenir, dans le cadre de notre tour d’horizon des dérivés de la racine indo-européenne *stā-, “être debout”, à notre cher bon vieux ... latin.


Dimanche dernier, nous avions évoqué deux formes suffixées de notre prodigieuse *stā- indo-européenne: *stā-ro- et *stā-no-.

Aujourd’hui, parlons de … *stā-men-.

Le suffixe *-men- servait à créer des noms, à substantiver la racine verbale.
On pourrait donc traduire cette forme *stā-men- par quelque chose comme … “ce qui est debout”.
“L'être - ou la chose - debout”


*stā-men- se retrouve telle quelle en latin.

Oui, dans le latin… stāmen (au génitif, ‎stāminis).

Ce que stāmen désignait? Le brin de fibre, le fil, le filament…

À l'époque, peut-être pas ce brin de fibre-

















Plutôt celui-ci.











- Mais, enfin??? C’est ridicule! T’as d’jà essayé de faire tenir un fil debout? Aucun rapport, enfin!
- Oh, bonjour, et bon dimanche! Vous avez bien dormi? Ou pas, je le crains…

C’est vrai qu’il peut sembler étrange d'appliquer la notion de “qui tient debout” à un fil.

Mais pas d’inquiétude, tout s’éclaira bien vite, quand vous saurez que le latin stāmen désignait avant tout le fil de trame (ou par extension, la trame en elle-même), ce qu’on appelle également la chaîne. La chaîne du métier à tisser.

- Mais ???












- Je peux continuer? Et si vous vous resserviez un bon petit café?

Le métier à tisser antique - pas seulement romain, mais grec, gaulois, celte… - était vertical, et les fils de trame pendaient verticalement, lestés, sous le métier.

On pouvait donc voir ces fils comme étant debout! (même si par l'autre bout)

métier romain

















ou gallo-romain






















Stāmen désignera finalement tout type de fil, du fil d’Ariane au fil de la quenouille.

Par métonymie, il désignera même l’ourdissoir, l’appareil sur lequel les tisserands mettent le fil quand ils ... quand ils? Allez, on fait un effort: .... ourdissent, OUI!
Eh oui, avant d’ourdir une machination, on ourdissait,
sur un ... ourdissoir,
les fils de la chaîne d’une étoffe, d’une toile, pour pouvoir les monter ensuite sur le métier à tisser proprement dit.
ourdissoir, 1922 après J. - C.

L'infâme Moriarty,
particulièrement apte à ourdir tous types de machinations



Ceci étant dit, quels pourraient être les dérivés français du latin stāmen?

Mmmh?

Commençons par ... étaim.
Avec un m, oui.

Étaim? Maisje?











Si l’on en croit Le Grand Robert de la langue française:
La partie la plus fine de la laine cardée.
(on parlera de filer de l'étaim ; ou de fil d'étaim, obtenu par le filage de cette laine.)

Oui, la laine cardée est une laine démêlée grossièrement (contrairement à la laine peignée, démêlée de façon nettement plus polie et éduquée).

Laine cardée, même si fuchsia



Et puis, oui, nous devons au latin stāmen nos… étamines.

Oui, nos. Car nous en connaissons deux, d’étamines

Il y a tout d’abord étamine, emprunt - par une forme non attestée *stamina - au latin médiéval staminea, féminin substantivé de l’adjectif stamineus, entendez “pourvu, garni de fil”.

La staminea était une chemise en laine, portée par les moines.

Alain Ray nous explique qu’à partir du XIIème, le français étamine désignera, dans la même veine,
un tissu léger, de laine ou de coton, qui servait en particulier à confectionner un vêtement porté par les moines. 

Aujourd’hui, le terme, devenu technique, désigne
une étoffe légère et souple dont la tissure est très lâche. 
(probablement par manque de confiance en elle).


robe en étamine


Et puis, il y a ... étamine, emprunt nettement plus récent, de la fin du XVIIème, au latin scientifique stāmina, neutre pluriel du latin classique stāmen.
Organe mâle producteur du pollen chez les plantes phanérogames, situé à l'intérieur des enveloppes florales et formé d'une partie allongée (le filet).
(oh merci Le Grand Robert de la langue française)
Cerisier - Prunus Avium - Etamine et Pistil
(source)


Nous retrouvons encore le latin stāmen en anglais, cette fois, avec stamina, “résistance, endurance…”

He's got stamina se traduira par “il est résistant”, “il a de l'endurance”…

Curieux, cette idée de résistance associée à un bête fil?? 

Mais non, car justement, le latin stāmina était bien un pluriel!
(rassurez-moi, vous lisez quand même chaque ligne de cet article, ou une ligne sur deux?) 
C’est précisément parce que le terme, au pluriel, désigne PLUSIEURS fils qu’il peut représenter les nombreuses, les abondantes ressources (physiques, morales, nerveuses ou intellectuelles) dont quelqu’un dispose, d’où cette notion de vigueur, de résistance qu'il véhicule.




















Pas mal, non?

Vous auriez fait le lien, vous, entre “être debout” et étamine - dans ses deux acceptions, qui plus est -, ou l’anglais stamina, endurance?


Notre racine *stā-, sous sa forme *stā-men-, elle aussi pleine de ressources, n’en est cependant pas restée au latin et à ses dérivés français et anglais.

Car on la retrouve aussi en grec ancien, avec par exemple le verbe ἵστημι, hístêmi, “placer debout”, “soulever”, “immobiliser”, ou encore, simplement “se tenir debout”

Sur ἵστημι s’est construit notamment le masculin στήμων, stếmôn, qui reprend en gros les mêmes définitions que le latin stāmen: “chaîne de tisserand, fil de la chaîne, trame…”.
(au point, d'ailleurs, que l'on pourrait supposer le latin stāmen emprunté au grec stếmôn)

Et c’est pas tout!

En lituanien, stomuõ désigne la stature, la taille.

Le Lituanien Zydrunas Savickas, à l'imposante stature


Dans les langues celtiques, aussi, on retrouve notre forme *stā-men-

En vieil irlandais, via une forme intermédiaire *tâmo-, il y avait tàmh, “repos”, “se reposer”, qui donnera l’irlandais támh, “paix, tranquilité, quiétude…”

vous l'attendiez, forcément: vieil irlandais

De sens identiques, nous trouverons également le gaélique écossais tàmh


En gotique?

Mais oui, soyons fou!

Stōma, “motifs sérieux, raisons valables…” Tout ce qui “tient debout”, au sens figuré.


Dans les langues tokhariennes? Bingo!




En tokharien A: ṣtām, et en tokharien B: stām 

C'est ici qu'elles se parlaient, les langues tokhariennes, dans le bassin du Tarim.


Et en sanskrit, peut-être, mmmh?

YESSS: स्थामन्, sthAman, “stationpuissance... (toujours à associer à cette idée de “ce qui est debout”)





Bon ben voilà.

Chers lectrices, chers lecteurs,

je vous souhaite un excellent dimanche, et une très belle semaine!





À dimanche prochain?


Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).

***

Allez, on se quitte avec le sublime Stabat Mater (la mère se tenait debout), de Pergolesi. 
Il s'agit évidemment de Marie, souffrant lors de la crucifixion de son fils Jésus-Christ.

Stabat Mater dolorosa
Juxta crucem lacrimosa
dum pendebat Filius.

Elle était debout, la Mère, malgré sa douleur,
En larmes, près de la croix ,
Tandis que son Fils subissait son calvaire.


dimanche 1 janvier 2017

trop remuant, le vieux Russe fut mis en prison en Ouzbékistan


article précédent: Un bien drôle de Noël...




“Je n'ai pas choisi cette vie ; c'est elle qui m'a choisie. Je suis née au Pakistan et ma vie est le reflet des turbulences, des tragédies et des triomphes de mon pays.
Une fois de plus, le Pakistan se retrouve sous les feux de l'actualité internationale. Des terroristes se réclamant de l'islam mettent en péril sa stabilité. Les forces démocratiques sont persuadées que l'on peut éradiquer le terrorisme en défendant les principes de liberté. Une dictature militaire joue un jeu dangereux, où la duperie le dispute aux intrigues. Craignant de perdre le pouvoir, elle esquive, laissant à l'écart les forces favorables à la modernisation tandis que la flambée de terrorisme s'intensifie.
Le Pakistan n'est pas un pays comme les autres, et ma vie n'a pas été une vie ordinaire : mon père et mes deux frères ont été assassinés. Ma mère, mon mari et moi-même avons tous été emprisonnés. J'ai passé de longues années en exil. Malgré tant de revers et de souffrances, je suis pourtant une femme heureuse. Heureuse, parce que j'ai réussi à ouvrir une brèche dans le bastion de la tradition en devenant la première femme du monde musulman nommée au poste de Premier ministre. Cet événement a marqué un tournant décisif dans le débat houleux sur le rôle des femmes dans une société islamique. Il a démontré qu'une femme pouvait non seulement accéder aux plus hautes fonctions de l'État, mais aussi gouverner fermement un pays et être acceptée comme dirigeante aussi bien par les hommes que par les femmes. Le peuple du Pakistan m'a fait cet immense honneur, et je lui en suis reconnaissante.”

Fille de l'Orient: 1953-2007, Une vie pour la démocratie, 2008

Benazir Bhutto

Benazir Bhutto,
21 juin 1953 – morte assassinée le 27 décembre 2007
















Bonjour à toutes et tous!


Ces derniers temps, j’ai surtout parlé des dérivés français de notre luxuriante racine indo-européenne
*stā-, “être debout”.

Ceci s’expliquant bien naturellement par la richesse des dérivés latins de cette dernière.


Mais, mais…

Ce blog s’intitule, non pas “le dimanche français”, mais bien “le dimanche indo-européen”




Et pas simplement parce que les mots français que nous traitons remontent à des racines proto-indo-européennes.
Mais non, l’idée est aussi d’y présenter des mots issus d’autres langues, mais toutes souchées sur ces mêmes racines proto-indo-européennes.


En ce dernier dimanche de l’année 2016 selon le calendrier grégorien, je vous propose donc de quitter le français pour un moment, et de parcourir ensemble quelques beaux dérivés de *stā- dans d’autres langues indo-européennes.

Je vous recommande au passage la très rigoureuse représentation de l’arbre des langues indo-européennes sur multitree.org


cliquez pour agrandir!




Alors!

Connaissez-vous l’anglais stir?

Alors, oui, “to stir”, c’est remuer, agiter

Nigella Lawson remuant euh de la sauce

Et en tant que substantif, stir désigne ... ben… l’agitation

ça, c'est vraiment malin



Mais il existe un autre stir.
Argotique.











Stir, dans une autre acception - la troisième selon l’illustre Oxford English Dictionary - désigne la ... prison.

Stir pourrait ainsi se traduire, par exemple, par “tôle”, “gnouf”, “trou”…



Ce stir-là, voyez-vous, n’a AUCUN rapport avec la notion d’agiter.

Il provient en fait de stiraben, mot romani pour … prison.

Le romani? Mais c’est une langue indo-aryenne originaire du Nord de l'Inde (probablement plus précisément du Rajasthan), faisant partie du groupe des langues indo-aryennes du Nord-Ouest.

langues indo-aryennes


Originaire, le mot est important, car elle est devenue par la suite une langue de diaspora.
Oui, il y a mille ans, les populations du nord de l’Inde ont fui les invasions turques.

Sur le chemin de l’exil, ces populations se sont installées pendant trois siècles (à partir de 1071 jusqu'en 1381 - on mentionne le 14 juin peu avant 10h) dans le Sultanat de Roum (Anatolie), sous domination seldjoukide.

Sultanat de Roum


Le Sultanat de Roum (en perse سلجوقیان روم, “Salcūkiyân-e Rūm”) tirait son nom des “Romains”, mais dans le sens où l’entendaient les Arabes puis les Turcs entre les VIIème et XVème siècles, pour lesquels les romains étaient les anciens citoyens de l'Empire ... romain d'Orient (ce qu’on appellera plus tard l’Empire byzantin), devenus sujets des, des … - allez, on s'accroche - seldjoukides. Bien!
Comme vous l'apprendrez sur cette page, 
http://www.cosmovisions.com/ChronoSeldjoukides.htm
les Seldjoukides ont commencé à se constituer en empire sous la conduite de leur chef Togrul Beg, petit-fils de Seldjouk (Seldjouk - seldjoukides, oui, ça fait tilt pour tout le monde, on peut passer à la suite?), qui, sorti des steppes du Turkestan, s'empara, à la tête d'une horde de Turcomans, de Nichapour (1037), conquit l'empire des Ghaznévides, mit fin au règne des Bouyides d'Ispahan (1055), et se rendit maître de Bagdad (1060).
archers seldjoukides
En gros, Togrul, profondément marqué par un prénom éminemment ridicule, dépité et hors de lui, fondait comme un rapace sur tout ce qui, de près ou de loin, avait un nom à coucher dehors, ou à la mords-moi-l'-nœud, et qui lui rappelait ainsi, atrocement, son adolescence de souffre-douleur boutonneux. 
Avec cet abruti de Togrul dans les parages, mieux valait éviter d'habiter dans une ville si maladroitement baptisée Nichapour (sic), ou d'être un Bouyide d'Ispahan.
Même au Turkménistan, Togrul passe toujours pour un drôle de spécimen


Le romani a cela de particulier, par rapport aux autres langues indo-aryennes du Nord-Ouest, qu’il a ainsi été en contact avec les langues qui se parlaient dans le Sultanat.
Car si la langue officielle y était le persan, les langues locales (les langues vernaculaires) étaient le grec et l'arménien.

Cette proximité n’a fait qu’enrichir la langue romani de nombreux mots d’origine persane, arménienne, grecque byzantine pontique… 

Elle s’enrichira même de tatare lors de sa diffusion au XIIIème au nord du Caucase et dans la steppe pontique.

Vin de Crimée et plats tatars: la cuisine tatar pouvait aussi être riche


Cette langue, le romani, donc, est toujours parlée par les descendants de ces peuples de l'Inde du Nord, ceux que l'on appelle à présents Roms, ou encore Gitans, Manouches, Romanichels, Tziganes




Mais revenons-en à notre romani stiraben.

Il provenait de star, une variante de astar, “saisir, arrêter”, 
causatif de ast, “rester, arrêter”
issu lui-même du moyen indo-aryen atthaï
descendant d’une forme (non-attestée) *āsthāti, 
basée sur le sanskrit आतिष्ठते, AtiSThate (de radical आथा, AsthA), “il reste là”
dérivé de notre chère *stā- indo-européenne.  

Ouuuuf.





Euh… je vais faire un schéma, non?

Indo-européen *stā-
sanskrit आतिष्ठते, AtiSThate
indo-aryen *āsthāti
atthaï
romani star/astar
stiraben
anglais stir


Alors, la question que vous vous posez tous:
mais comment expliquer que l'on retrouve dans l'argot anglais un mot romani pour “prison”?
À mon sens, deux réponses sont possibles.
L’une politiquement correcte, l’autre un peu moins

La première: 
Les Britanniques autochtones n’appréciant que très moyennement les Romanichals - comme on les appelle par là -, ces derniers se sont retrouvés plus que de coutume en prison, par la force des tristes préjugés de la population locale et des persécutions de la police.

L’autre: 
Le comportement peu civique, la mentalité peu encline à respecter les us, coutumes, biens et propriétés des Gadjos
- ces méprisables sédentaires, on parlait du mot gadjo ici: jardins, courtisans, choeurs et ortolans -,
du chef d’une partie des Romanichals leur a fait goûter plus souvent qu’à leur tour aux geôles de sa Très Gracieuse Majesté.

Une troisième réponse? Celle du cercle vicieux, qui mêle la première et la deuxième en un triste jeu d’action-réaction, dont finalement tout le monde sort perdant…

Si vous avez une autre option, vous êtes bienvenus!



Si le sanskrit आतिष्ठते, AtiSThate dérivait de la forme de base de notre racine *stā-, une forme suffixée de *stā-, *stā-ro, est, elle, à l’origine du… vieux slavon d’église


- oui, je sais, c’est un petit cadeau de Nouvel-An, mais calmez-vous, maintenant -
starъ, “vieux”, via le proto-slave *stàrъ.

D’où, par exemple, le russe старый (“stareuï”), “vieux, ancien…”.

vieux Russes


Vieux? Mais? Quel rapport avec “être debout”? (d’autant que, sans vouloir être méchant, plus on est vieux, moins bien on reste debout).

C’est une fort bonne question.
Watkins y répond d’une façon très simple: “vieux” parce que “resté debout longtemps”.

Oui, il y a certainement de cela.
Mais on retrouve encore le même proto-slave *stàrъ dans le lituanien stóras, “épais, gros…”

Aïe.
Pour comprendre ces sens dérivés tellement contradictoires - ou à tout le moins éloignés, il faut prendre un peu d’altitude…

À l’origine, une racine *stā-, “être là, debout, rester…”

C’est parce que vous restez suffisamment longtemps (en vie) que vous vieillissez.
Mais c’est aussi parce que vous restez en vie, que donc vous prenez de l'âge, que vous pouvez épaissir, prendre du poids. Grandir, quoi!

Eh!
Nous avons affaire à une simple relation de causalité.



Pas mal non, que *stā-, notre racine indo-européenne si mimi, et si bien présente en français, soit à l’origine, à des milliers de kilomètres de chez nous,

du sanskrit आतिष्ठते, AtiSThate, “il reste là”, 

et du ...
vieux slavon d’église








- on se calme -








starъ, “vieux”?



Oui, je voulais vous proposer une sorte de feu d’artifice linguistique pour bien terminer cette année.










Mais je vous réservais encore le bouquet final, que voici…


Je vous disais tout à l’heure, machinalement, dans la conversation, “comme ça, en passant”, que le romani provenait en toute probabilité du Rajasthan.

le Rajasthan


Rajasthan? Tiens tiens…


Il s’agit d’un composé.

Pour ce qui est sa première partie, raja-, 
vous aurez déjà deviné que s’y cache le sanskrit राजा, ‎rājā, “roi”, dérivé de la racine proto-indo-européenne *reg-1, mener, rectifier.

C’est de *reg-1, que nous arrivent nos rex, roi, riche
Allez, on relit The Queen, une femme comme les autres

Quant à la seconde partie du composé…
(-sthan, pour ceux d’entre nous pour qui la poursuite d'une activité cérébrale normale représente un effort de tous les instants)
…, elle provient,
par le proto-indo-iranien *stānam, “lieu, endroit, localité”
(entendez “là où l’on est debout, où l’on reste”),
d’une forme suffixée de notre *stā- bien-aimée: *stā-no-.


Elle finira par donner le persan ـستان ‎-(e)stān, “pays”, utilisé pour nommer pas mal ...

  • de pays d'Asie centrale, de l’Afghanistan au Pakistan, en passant par l’Ouzbékistan - mais uniquement quand on le touche -, le Kirghizstan, le Turkménistan, le Kazakhstan...

ou de

  • régions d’Asie centrale: Baloutchistan “pays des Baloutches”, même si ce n’est vraiment pas gentil, Lazistan (“pays des Lazes”), Kurdistan “pays des Kurdes”, Zabolistan (“pays des Zabolisionnistes”)…



Il y en des tonnes!

  • Du Goulistan,”jardin des fleurs” (en Ouzbékistan) au Régistan “lieux sablonneux”, l'ancien coeur de Samarcande... 
Samarcande! Ça fair rêver, non?
  • du Waziristan “pays des Wazirs”, dans les régions tribales du Pakistan, au Daghestanpays des montagnes” en Russie…


Voilà!



Une belle conclusion à 2016, je l’espère.
Un article, du moins, qui vous permet une nouvelle fois de réaliser à quel point des mots si différents, de langues si différentes, ont pourtant tous une origine commune.

À l’instar de ces mots, nous sommes tous pareils, vous savez.

Laissez dire ceux qui veulent séparer pour régner.
Car, pour le meilleur ou pour le pire, nous sommes tous faits d’un même bois. 


Chères lectrices, chers lecteurs, fidèles à ce blog qui a à présent un peu plus de cinq ans d’existence,

Je vous souhaite la plus belle des années,
une année douce, heureuse, qui vous verra en paix,
qui vous permettra de vous épanouir,
qui vous verra aimer et être aimés,
qui vous rapprochera de la Lumière.


 *** Bonne année! ***



Et une petite pensée, sous forme de mots, pour la Princesse Leia
(les comiques derrière ceci ont malheureusement
confondu les titres français et américain:
la Guerre (singulier) des Étoiles (pluriel)
avec
Star (singulier) Wars (pluriel), mais c'est pas grave.



Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine! (Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).

Pour nous quitter, en ce 1er janvier 2017,

Dame Julia Elizabeth Andrews, dite Julie Andrews,
nous chantant Auld Lang Syne, poème de Robert Burns,
servant souvent, le 31 décembre, sur les coups de minuit,
à dire adieu à l'année écoulée.


Deux - légères - déceptions, mais que je me dois de mentionner,
dans la mesure où on essaie quand même de faire un peu de linguistique, ici:

Julie Andrews prononce le s de Syne à l'américaine
(le s se prononce /s/, et pas /z/), un comble pour une Anglaise - originaire du Surrey-, à la prononciation si précise et élégante.

À l'écoute de cette version, je me suis même demandé si Julie Andrews n'essayait pas ici de nous faire comprendre quelque chose, qu'elle était en danger, qu'elle ne pouvait rien dire sans éveiller les soupçons de celui qui la séquestrait, ou qui avait enlevé quelqu'un de son entourage...

Et - deuxième point -, comme hélas trop souvent - c'est même devenu la norme -, on a droit ici à cet ersatz illettré et inculte du texte de Burns où l'on chantonne “For the sake of Auld Lang Syne” en fin de refrain, plutôt que de rajouter des notes supplémentaires pour rallonger For, old et lang.

Le vieux scots “Auld lang syne” pourrait se traduire par “au nom du temps passé.
Et l'anglais “for the sake of” se traduirait, lui, par “au nom de”.
Au nom d'au nom du temps passé,
c'est certes intéressant tautologiquement, mais honnêtement,
c'est n'importe quoi. [gros soupir]

Oui, Julie Andrews devait à l'évidence courir un grand danger.

article suivant: chacun chez soi, et la laine des moutons sera bien cardée

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