- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 30 avril 2017

"Tribord, c'est à troite" - Georges Buyse





“Le malheur a un bord et un fond. On attend que nous soyons au fond pour nous demander comment nous sommes arrivés au bord.”

Xavier Forneret 

Xavier Forneret,
dit
« l'Homme noir, blanc de visage »,
1809 - 1884

















Bonjour à toutes et tous!



Un dimanche spécial Élections françaises!


Vous êtes Français, et vous ne savez pas pour qui voter?

Ou vous avez décidé de ne pas voter, tout simplement, au risque de voir l’extrême droite l’emporter, parce que, franchement, “Macron et la démocratie, hein!”.


Ah là là…

Il y en a qui, décidément, ne retiennent rien de l’Histoire.




Vous n’en avez (plus que) probablement rien à cirer, mais voilà, dans ma grande bonté, j’ai décidé de voler à votre secours.

Oh, vous êtes grands, vous êtes de grandes filles et de grands garçons, maintenant ; mon rôle n’est pas de vous aider à choisir entre un représentant du grand capital et l’extrême droite, entre le mondialisme à outrance et le repli facho et national-identitaire
(ou si vous préférez, entre un trou du cul et un gros tas de merde - j’assume pleinement ; vous pouvez franchement, à tout moment, vous désabonner. Si vous êtes d'extrême droite, je ne vois même pas pourquoi vous me lisez, à moins peut-être que vous attendiez de moi l'apologie de l'aryanisme?). 
Non. Non non. Il ne tient qu'à vous, en votre âme et conscience, de les départager.


(Et entre nous, en tant que Belge, je n'ai vraiment pas de leçon à donner, à personne...)




Moi, petit Belge, je vais plutôt me borner à vous expliquer comment ne plus confondre votre gauche et votre droite.

Mais ... sur un bateau.


Car sur un bateau, vous le savez, on ne parle plus ni de gauche ni de droite, mais bien de tribord et de bâbord.




Tribord?
Côté d'un navire qu'on a à sa droite quand on regarde vers l'avant, vers la proue.
© Le Grand Robert de la langue française

Quant à bâbord:
Le côté gauche d'un navire, en tournant le dos à la poupe (ou quand on regarde vers l'avant, vers la proue, ça marche aussi dans ce sens-là, vous pouvez essayer)
© Le Grand Robert de la langue française


Si pour certains il est visiblement difficile de se souvenir qu'il y a quelques dizaines d'années, nos ennemis - enfin, je parle de nous les démocrates -  étaient les nazis, les collabos et les vichistes,
il n'est pas facile non plus de se souvenir de ce qui tient lieu, sur un bateau, de gauche, ou de droite

Alors: bâbord ou tribord?


Mon oncle Georges, Georges Buyse - “mononc' Georch' selon la prononciation de là où j’ai passé mon enfance -, le frère de ma mère, m’avait donné une superbe astuce mnémotechnique que je n’ai jamais oubliée (la preuve):

“Tribord, c’est à troite”.


Pour cela, et plein d’autres choses, merci mononc' Georch'. J’ai plein de bons souvenirs de toi!



Vous êtes-vous jamais demandé d’où nous venaient ces si sibyllins bâbord et tribord?


Commençons par tribord. (Ensuite viendra bâbord, hein)


Tribord, qui date de la moitié du XVIème siècle, et connu précédemment comme “destrebort”, ou “estribord”, nous arrive du néerlandais.

Plus précisément, nous l’avons emprunté au moyen néerlandais stierboord.

Stierboord, mot composé, vous vous en doutez.


Avant de nous intéresser à la première partie du mot, stier-, passons, voulez-vous, un peu de temps sur -boord.

Ce boord provenait d’un mot francique *bord, lui-même découlant d’un proto-germanique *burzda-, “planche, table”.

Et OUI, ce germanique *burzda- était vraisemblablement le lointain, lointain descendant d’une racine indo-européenne:


*bherdh-, “couper”.


C’est plus exactement au degré zéro de *bherdh-, *bhr̥dh-, “planche” (“(bois) qui a été coupé”), que nous devons le germanique *burzda-.

Même si c’est surtout dans les langues germaniques qu’elle se retrouve, *bherdh- nous a donné quelques jolis mots…

Par exemple, l’anglais board, via le vieil anglais bord.

Ou le gaélique écossais bòrd, par le moyen irlandais bord, mais lui-même emprunté au vieil anglais bord!

Ou le - OUIIIII- vieux norois borð, dont découleront…

  • l’islandais borð,
  • le féroïen borð,
  • le norvégien bord,
  • le vieux suédois borþ, puis le suédois bord, 
  • le danois bord, ou carrément - soyons fous -
  • le elfdalien buord.


Oui, le elfdalien
- non, je vous arrête tout de suite, il ne s’agit pas d’une langue elfique -,
véritable écriture elfique

ou dalécarlien car parlé dans le nord de la province de … (on fait un effort?) … Dalécarlie, OUI!!, est un groupe de dialectes suédois. 

Pour l’anecdote, il est tellement hétérogène, ce groupe de dialectes, que les locuteurs d’un de ses sous-groupes ne comprennent pas toujours ceux d’un autre! Ils sont vraiment comiques, les Suédois!
Notez, c’est un peu comme si vous demandiez à un Wallon ou à un Picard de comprendre le liégeois. (la langue, et puis aussi la mentalité.)

la Dalécarlie


toujours elle


En particulier, parmi les dérivés de *bherdh-, le francique *bord a été remarquablement prolifique…

Il a ainsi donné les néerlandais boord (“bord”, frontière…) et bord (“plat”, “panneau”).

Ah oui, parce que - je dois vous l’expliquer -, certains mots dérivés du germanique *burzda- sont basés sémantiquement sur le sens initial de *bherdh-:“couper”. 
D’où ce néerlandais boord, pour frontière.
Alors que d’autres - vous l’aurez compris - sont sémantiquement basés sur le sens initial du degré zéro de *bherdh-, *bhr̥dh-: “planche”.
Comme ce néerlandais bord, “panneau”.

Un autre exemple?

Eh bien, nous retrouvons encore ces deux sens bien distincts en anglais, avec, 
  • d'une part board, “planche, planche, table, carton, tableau...”, 
  • et de l'autre border, “frontière”.
(Mais ici, l'anglais border n'est que l'anglicisation d'un simple emprunt au français ; le moyen anglais bordure s'étant calqué sur le vieux français bordure, bordeure, basé sur le latin tardif bordura, descendant lui aussi du francique *bord par le bas latin bordus / borda.)

Mais continuons...
A côté du néerlandais, le francique *bord nous a évidemment donné, en français, bord.

Le bord, dans sons sens de limite, de … euh … bordure.

Mais le bordage, en marine, est constitué des planches épaisses recouvrant la membrure d’un navire.


bordage

D’où, toujours en marine, le bord, l’extrémité supérieure de chaque côté du bordage d’un navire.
Et par métonymie, chaque côté du navire.
Et de là, toujours par métonymie, ben, le navire lui-même.


D'où nos...
“Monter à bord”, “quitter le bord”, “les moyens du bord”, le “journal de bord”… 
Ou le très commun tableau de bord.



Sur bord se sont créés, faut-il vraiment le préciser,

  • border, à l'origine constituer le bord d'une autre chose
  • bordée (“l’espace parcouru par un navire au plus près du vent, sans virer de bord”), d’où la locution, figurée, “courir ou tirer une bordée, pour aller de cabaret en cabaret…
  • déborder (en un premier temps, “éloigner, retirer du bord”, puis, d’un liquide, “se répandre par-dessus les bords”…
  • débordement
  • aborder, à l’origine: “heurter un navire pour l’attaquer, y monter”. Ben oui, pensons à “abordage”, mais qui, lui, désignait en un premier temps le “fait d’arriver au port”.
  • abord, déverbal d’aborder, qui date du XVème, dans le sens d’“introduction d’une personne auprès d’une autre”, “arrivée”.
  • Par métonymie, encore elle, “lieu où l’on aborde”: les abords (1556).


Oh, et puis, il y a toutes ces locutions adverbiales: de prime abord, d’abord, tout d’abord…

Et ces rebord, transborder, abordable…

Et vous en trouverez certainement encore quelques autres!


Comme bordereau.

Enfin..., on n’en est pas entièrement sûr…

On le soupçonne de venir de bord, probablement parce que...

  • soit cette liste, en forme de bande, constituait le … bord d’une feuille de papier, 
  • soit parce qu’à l’origine, on fixait le bordereau proprement au bord d’une feuille dans un dossier… 
le fameux bordereau, supposé écrit de la
main de Dreyfus 


Le plus succulent des dérivés de bord? 

Avant de vous le révéler, un peu de grammaire francique…

Au pluriel, le neutre *bord (“planche”) donnait *borda. Oui, “les planches”, bien!

Ce neutre pluriel *borda pris une valeur collective... “les planches” au sens de “maison de planches”.

Le mot passa à l’ancien français, au XIIème siècle...
- peut-être via le moyen bas allemand borda (toujours “maison de planches”), et peut-être aussi par le latin médiéval borda, “tenure” -,
... pour donner borde.

Borde? 
En agriculture - mais vieilli -, petite métairie. 
Et plus généralement - mais tout aussi vieilli, “petite maison, cabane”. 

Le mot ancien français, dans sa définition de “maison de planches, cabane”, est sorti d’usage au XVIème.

Oui, je sais, ce n'est jamais très gai...

Mais... Mais...!

Mais on le retrouve encore, dans certaines régions.

En provence, sous la forme borda, ou dans certains dialectes de l’Ouest, du Centre et du Sud-Ouest de la France, avec toujours le sens de “petite ferme”, “métairie”

(...) Ce bâtiment sans caractère, sinon sans prétention, occupait tout l’angle droit, au fond de la cour du Malpas, et faisait pendant à la jolie maisonnette de la ferme, à la borde, pour nous servir du vieux mot français encore employé dans le pays, qui s’élevait à l’angle gauche, et dont les murs disparaissaient tout entiers sous les clématites, (...)
 Mademoiselle de Malavieille, Ferdinand Fabre, 1865 (sur Gallica)

Encore mieux:
il a survécu, au pluriel, dans des toponymes désignant - à l'origine - des villages de cabanes:
Bourdeaux, Bourdeilles, Les Bordes...
Et au singulier, comme patronyme: 
Laborde.

Catherine et Françoise Laborde


Son diminutif, à borde?

Oui, vous l’avez deviné: bordel.

En un premier temps (vers 1200), on parlait, pour lieux de prostitution, de “bordeaux” (au pluriel).
Plus tard, au XVIème, sur ce pluriel s’est formé le singulier bordeau, puis bordels.

Le rapport entre une cabane de planche et un lieu de plaisir??

Les prostituées, surtout dans les ports, ne pouvaient exercer leur art qu’à l’écart, dans des bordes, qui formaient un quartier réservé, un … bordeau.

Quant à cette notion de “désordre, tapage…” que l'on associe également au mot, elle provient du désordre, du foutoir - si je puis me permettre - qui régnait à l’époque dans ces quartiers un peu chauds.





Et nous, on en restera là pour ce dimanche!


Dimanche prochain,
- soyez sans inquiétude -, 
on continuera l'histoire là où on l'a laissée, avec le stier- de ce moyen néerlandais stierboord.





Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!



Frédéric


******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
******************************************


Et pour nous quitter, 

The McCalmans, en public, chantant le très beau 

Skye boat song, 

qui raconte l'évasion vers l'île de Skye, sur un petit bateau, de 
Bonnie Prince Charles (Charles Edward Stuart)
après la bataille de Culloden (1746), aidé de Flora MacDonald.




dimanche 23 avril 2017

Oscar Wilde ne manquait certes pas d'esprit







“One should never trust a woman who tells one her real age.
A woman who would tell one that would tell one anything.”

Oscar Wilde

(Il ne faut jamais avoir confiance dans une femme qui vous dit son âge véritable.
Une femme capable de vous dire cela serait capable de vous dire n'importe quoi.)

Oscar Wilde,
16 octobre 1854 – 30 novembre 1900
























Bonjour à toutes et tous!



Dimanche dernier, dimanche de Pâques, nous avions traité de deux mots particulièrement de circonstance: résurrection et ressusciter.
Pour découvrir, d'ailleurs, qu'ils n'avaient vraiment pas grand-chose en commun, étymologiquement parlant.


Mais je vous avais promis aussi...
- non non, je ne l'oublie pas (sachez-le, je n'oublie jamais rien) -
...que nous parlerions d’une racine évoquant le Grand Esprit


Cette racine indo-européenne, je vous la livre, la voici:

*ansu-


Le sens qu’on pourrait lui attribuer, en comparant celui de tous ses dérivés?

Esprit”, tout simplement.

Entendez par là “entité immatérielle”.
À ce titre, elle devait peut-être aussi désigner des entités maléfiques, des démons.


On va taper immédiatement très fort, sans beaucoup de précautions ; ça risque d’être un peu brutal, donc, préparez-vous:

Cette racine apparaît (ou plutôt, on la devine) dans des expressions de l’avestique, comme Ahura Mazda.

- Maisje?
- Oui, mais j’avais prévenu.


Si ça peut vous aider, sachez que Ahura Mazda a été également connu, en fonction des langues et des époques, comme Ohrmazd, Ahuramazda, Hourmazd, Hormazd, Harzoo, ou carrément - soyons fou - Hurmuz.

C’est par une forme suffixée basée sur son degré zéro *n̥su-, *n̥su-ro-, que la charmante *ansu- nous a donné le proto-indo-iranien *asuras, sur lequel se construira le Ahura de Ahura Mazda.


Mazda? mais ouiiii, c’était le Dieu des mazdéens.
Ce qui, ma foi, tombait incroyablement bien.Vraiment, le hasard n'existe pas.

Et l’avestique, c’est l’iranien ancien dans lequel a été rédigé ... l’Avesta, leur livre sacré, à ces mazdéens.
Ça y est, le franc est tombé? (belgicisme!)

On en parlait brièvement ici, de l’Avesta et de Mazda:
être séquestré par une secte peut causer de graves séquelles


Mais avant de parler de Ahura, permettez-moi quelques mots sur Mazda.

Qui est un bien bel exemple d’emploi concret de racines indo-européennes.

Car le mot Mazda peut se décomposer de la sorte:

*mn̥s - dhē-









Oui, madame, oui monsieur,


on n'y trouve pas une racine,


mais bien DEUX!









*mn̥s- était le degré zéro de *men-s, une forme allongée de *men-1, “penser”.
Et là, je me rends compte, sidéré, ébahi, que je ne vous ai JAMAIS raconté *men-1! 
On y reviendra bientôt, à mon avis…
(Oui, on a déjà parlé de *men-3, “rester, demeurer”, à qui nous devons maison, ou manoir.
histoire de famille
mais jamais, au grand jamais, de l’illustre *men-1
J’ai probablement dû la zapper tellement elle est présente, tellement est nous est indispensable…)

Quant à *dhē-, on la connait bien, “mettre, placer, mettre en place, poser…”
On l’a déjà rencontrée, elle et sa longue, longue descendance, dans…
du facteur au préfet, tous des fétichistes, tous des fashion victims moi que j'dis
La bibliothécaire se livrait à la prostitution dans une bodega... - Une bodega??
et…
La confiture, ça dégouline.


*mn̥s-dhē-, en tant que phrase verbale, pourrait se comprendre comme “placer la pensée” (là où elle doit être).

Quelqu’un qui arrive à “bien placer sa pensée”, à “poser son esprit”, c’est quelqu’un qui “pense bien”.
Bon, bienveillant, d’une certaine façon, mais aussi clairvoyant, et surtout ... raisonnable

En un mot? Sage.


le vieux sage
(source)
J'aime beaucoup ce type de sage, aussi...

(- Pardonnez-nous, Monsieur, avez-vous un moment
pour parler de Jésus?
- Bien sûr, que voulez-vous savoir?)

Mazda - ou plus précisément l’avestique mazdā, signifiait ainsi, littéralement, “sage”.


Si nous considérons que Ahura, qui était donc…
- ceci à l’adresse des poissons rouges éventuels qui liraient également le blog -
ben quoi?
… basé sur une forme allongée du degré zéro de notre *ansu-: *n̥su-ro-,
pouvait se traduire littéralement par “Esprit”,
nous pouvons donc comprendre l’expression entière Ahura Mazda comme “Esprit Sage”.

Ou même… Seigneur sage.

Oui, car pour les Mazdéens, Mazda était leur Seigneur et Maître.
Leur Grand Esprit. Leur Dieu, quoi.
À pas mal de dérivés de *ansu- est attachée d'ailleurs l'idée de seigneur, maître... 
Ahura Mazda serait ainsi, encore, le Seigneur de la Sagesse…

Cette petite Mazda est peut-être divine, mais non, rien à voir.
C'est LUI, Ahura Mazda.

- Ouais, bon. Pour être franc, tout ça, on s’en fout. Tu vas quand même pas nous bassiner avec des vieux machins, et en plus qui ne sont même pas de chez nous! Et qui n’ont rien à voir ni avec la culture française, ni avec la culture européenne. 
- Bonjour! Laissez-moi deviner: et pour vous, en toute logique, la France n’est pas responsable de la rafle du Vél’ d’Hiv? Et vous voulez aussi, dans la même veine, sortir LA FRANCE de cette saleté d’Europe un peu trop cosmopolite?
(je blague, hein, il faudrait être complètement maso, ou alors solidement tordu, si pas schizophrène, pour d'un côté lire et apprécier ce blog et ce qu'il tente de véhiculer comme valeurs humaines, et de l'autre voter extrême-droite).

Mais c’est vrai, débattre de l’étymologie de l’avestique Ahura Mazda, ça ne va pas nécessairement intéresser grand monde.

Heureusement, *ansu- nous a donné des mots plus près de chez nous. 


C'est arrivé près de chez vous, 
Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde, 1992

Car on la retrouve dans le proto-germanique… *ansu-, tout simplement.

De là, le vieil anglais ōs, “dieu”.
Dieu, certes, mais dans des noms propres.
Comme le vieil anglais Ōsgār.  

Ōs - gār.

Gār dérivait du proto-germanique *gaizaz-, lointain descendant de la racine proto-indo-européenne *ghaiso-, “lance, bâton”.

Ōs-gār signifiait ainsi “la lance de Dieu, la lance divine”

Et vous l’aurez compris, on en a fait notre moderne… Oscar.
(J'avais une copine qui m'appelait Oscar. Maintenant je comprends pourquoi.)

Oscar, Édouard Molinaro, 1967.

Attention, il y a deux Oscar: l’un d’origine anglo-saxonne, celui dont je viens de vous parler, et un autre, d’origine gaélique irlandaise, correspondant au prénom, dans les légendes irlandaises, du fils d'Ossian et petit-fils de Finn Mac Cumaill.  
Cet Oscar gaélique, lui, aurait vraisemblablement signifié quelque chose comme “l’ami du daim”.

Oh, on en avait déjà parlé, du germanique *gaizaz-, il y a un peu plus d’un an…
Dans…
Walter, héraut d'armes à Vladivostok
À l’époque, nous traitions de la racine *wal-, “être fort”. 

Qui, par une forme *wold(h)-, s’était retrouvée dans le proto-germanique *waldan-, “gouverner, régner, exercer de l’autorité sur”.

Nous découvrions alors, charmés, que le prénom Gérald (Gēr-ald / Gēr-wald), construit sur ce fameux proto-germanique *gaizaz-, pouvait se traduire par “le pouvoir de la lance”.

...

Mais?

Euh??

Aïe aïe aïe...

Mais ... je dois me reprendre:

C’était d’ailleurs dans ce même article du 21 février 2016 que je vous racontais que le Os du prénom Osweald, devenu Oswald, et qui se traduirait littéralement par “pouvoir de Dieu”,
était basé sur une racine proto-indo-européenne … euh... *ansu- désignant le Grand Esprit, le Créateur, la Divinité. 

Et je poursuivais, encore, sereinement:
Faudra d’ailleurs qu’on en parle un de ces quatre…

Bon. Là, je suis fait. Fait, refait et confus.
J'avais complètement oublié que je l'avais déjà abordée, *ansu-.
Et que je m'étais dit, en plus, qu'il fallait rapidement la traiter. Mince.



Et évidemment, vous, vous ne m’avez rien dit.
Vous attendiez tranquillement que je me ridiculise, c’est ça, mmmh?
Mwouais…

Mais donc, même si plus d’un an s’est écoulé depuis, je peux vous le re-dire: le Os de Oswald et de Oscar - du moins l’Oscar anglo-saxon - descend bien de *ansu-.



Puisqu’on y patauge (enfin, surtout moi), restons encore dans les vieilleries

Il y a un peu plus de cinq ans (CINQ!), nous avions parlé de la délicieuse *gher-saisir, “ceindre”, “clôturer". 
jardins, courtisans, choeurs et ortolans
Chouette article! Qui avait bien plu, en tout cas.
Nous évoquions alors l’Asgard, le jardin, la demeure des Dieux dans la mythologie nordique.
Asgard, du vieux norois āsgarðr.

Alors que la deuxième partie du mot, -gard, provient du vieux norois gardhr, ”enceinte, jardin”, je peux à présent vous révéler que sa première partie...
(As- pour les cérébralement moins gâtés d’entre nous)
...provient de notre chère *ansu- par le vieux norois āss, “dieu”.


Vieux norois āss qui donnait au pluriel æsir.
En français: les Ases.

Dans la mythologie nordique, il y avait deux groupes de dieux. Si si, deux panthéons.

Les Æsir, ou Ases, formaient le groupe des dieux principaux, ceux qui étaient apparentés - ou du moins associés - à Odin, et habitaient l’Asgard.

Tous de grands malades mentaux.

ici, les æsir rassemblés autour de la dépouille de Baldr

Quant aux autres, c’étaient les Vanir (les Vanes), nettement plus civilisés, cultivés et sympathiques, liés, eux, aux cultes de la fertilité, de la fécondité, de la sagesse

La charmante Freyja, déesse de la beauté et de l’amour, en faisait partie.

Allez, on va dire qu'elle ressemblait à ça

(attention, spoiler: après une guerre cosmique dantesque entre les deux panthéons, les Vanir seront finalement absorbés dans le panthéon des Æsir, et l'unité primordiale sera enfin retrouvée)



Dans l’alphabet runique, qu’on appelle aussi le vieux futhark, “Elder Futhark”

vieux futhark
(il s’agit simplement de l'acrostiche construit sur les six premières lettres de l’alphabet en question, qui en contenait vingt-quatre en tout):
ᚠ / f,
ᚢ / u,
ᚦ / þ (“th”),
ᚫ / a,
ᚱ / r, et
ᚲ / k, 
la quatrième lettre, ᚫ, se serait appelée (prudence: on ne fait que le déduire ; le mot n’est pas attesté) *ansuz, du nom des æsir.

traduction littérale de ces inscriptions runiques:
"(je dis) - [idée d'une déjection, de saleté, de matière fécale] -
[envers / dirigé vers] - homme - qui lit - dans le -
[idée de moment présent / maintenant] - ça."

Tentative de traduction bien approximative: "merde à celui qui lit" 

Le vrai texte et la vraie traduction de ces runes?
(elles sont reprises sous la référence N 182 (N182) - Hafstad, si jamais ça vous tente)

fuþork hnias tlbmy ¶ --- þeir ÷ gærþo ÷ runar þæsar ¶ finr ÷ auk olafr 

Qu'en vieux norois occidental - la langue d'origine -, on comprendrait...
〈fuþork hnias tlbmy〉 ... Þeir gerðu rúnar þessar, Finnr ok Ólafr. 

Et qu'on traduirait littéralement par: 
... Ils ont fait ces runes, Finnr and Ólafr.  

Vous avez bien lu: “Ce sont Finnr et Ólafr qui ont écrit ça

Transcendant, non?

Oui, les inscriptions runiques, une fois décodées, perdent bien souvent de leur attrait. Et leur vraie traduction est encore plus saugrenue que n'importe qu'elle autre fausse traduction qu'on pourrait en faire.

J'en citais déjà quelques-unes ici, à la suite d'un beau voyage sur Orkney:
Un Anglais roulant en Jeep Wrangler (et non en Land-Rover) ? Wrong. Simplement wrong.


Allez, restons encore un peu en germanique

Nous l’avons vu, le proto-germanique *ansu- donnera en vieil anglais cette forme ōs, “dieu”, employée dans des noms propres.

En vieux haut-allemand, ans-, lui aussi basé sur *ansu-, remplissait la même fonction.

Un nom propre, basé sur ans-?

Ansehelm.
Qui donnera l’allemand Anselm, et bien évidemment le français ... Anselme.

La seconde partie du mot, -helm, découlait de la racine indo-européenne *kel-2, “couvrir, sauvegarder, garder, dissimuler…”
Il faudra AUSSI qu’on en parle, d’ailleurs, de cette jolie *kel-2
(Je dois impérativement noter ça quelque part.)
Ans-, “dieu”, helm, “protection”: Ansehelm, c’était celui qui bénéficie de la protection divine.


Saint Anselme de Cantorbéry


On a démarré cet article sur les chapeaux de roue, avec une expression avestique?
Retournons par là, vers l’Orient, pour le terminer.


Sur notre route, passons par le hittite: on y trouvait ḫassu, “roi”.

Et poussons enfin une pointe jusqu’en sanskrit, où असुर, asura peut se comprendre comme dieu, maître, l'esprit suprême.



Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très belle semaine!




Frédéric


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Attention,
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CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
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c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter, 

Non pas du classique, ou du baroque - noooon, pas encore du Bach! -
mais du jazz


Un bel hommage à Bach, par ... Ōsgār Peterson.

Je pense que tant les amateurs de jazz que ceux de l'illustre Kapellmeister apprécieront.


Salute to Bach - Oscar Peterson Trio




dimanche 16 avril 2017

Mein Jesu, gute Nacht! (récitatif n° 67, Passion selon saint Matthieu, BWV 244)





“Le mort le plus chargé de couronnes immortelles aurait souvent tort de ressusciter.”

Claudia Bachi, 
auteur, poétesse et moraliste française
(1820-1864)


“Qui meurt d'extase, qu'il se garde bien de ressusciter.”

Stanislaw Jerzy Lec

Stanislaw Jerzy Lec,
aphoriste et poète polonais,
1909 - 1966)



















Bonjour à toutes et tous!


Je me suis creusé la tête pour vous trouver quelque chose de circonstance, en ce dimanche de Pâques.
Oui, je sais. Je suis bien brave. Une bonne poire, hein... Qu'est-ce que je ne ferais pas pour vous?



Bon, j’avais déjà traité des oeufs,
en chocolat, de Colomb, de Fabergé, ou de béluga...
des cloches,
"Eight o' clock? Mais c'est l'heure de la chasse aux oeufs!" dit Papageno en gloussant et cacardant comme une oie...
et même du mot Pâques lui-même.
Une bonne pâte, ce satrape.

Vous trouverez même, dans la colonne de droite du blog, un thème regroupant ces articles et d'autres:
Autour de Paques


Alors quoi?
De quoi vous parler encore??

Pâques, pour les chrétiens, est la fête la plus importante de l'année.
Loin, loin, loin (LOIN) devant Noël.

Car Pâques commémore non pas la naissance, mais bien la résurrection de Jésus.
Naître, ma foi, c’est pas trop compliqué. On est tous passés par là. Mais revenir des morts, renaître
La résurrection du Christ,
Bartolomé Esteban Murillo


Évidemment, on n’a pas attendu le christianisme pour fêter le retour de la vie, la renaissance de la nature, liée au printemps.

Et bien souvent, les hommes ont associé ce moment si particulier de l’année cyclique avec le retour, le réveil d’une divinité.

Bon, j'admets, il y en a qui s'en sortent un peu moins bien que d'autres
(Festival des Couleurs, Inde)

Aujourd’hui, dimanche de Pâques, pour tous les chrétiens, il est question de célébrer la résurrection de Jésus d’entre les morts, au troisième jour suivant sa crucifixion.


PS: Même si je sors stricto sensu du cadre étymologique de ce blog, je me dois de vous le dire: je me sens profondément chrétien, dans la dimension d’amour, humaine et transcendante que représente Jésus.

Pour le reste… ma vision des choses...
- et puis j’arrête de parler de moi et de mes théories à dix balles -,
... c’est que les croyances ne sont pas à confondre avec la spiritualité, la quête spirituelle. Même si elles peuvent parfaitement lui servir d'écrin, de support.

Croyance et spiritualité peuvent certes aller de pair l'une avec l’autre, même s'il m'apparaît que la croyance, figée, aurait plutôt tendance à vous enfermer dans un certain mode de pensée, où la tentation est grande de considérer ceux qui ne croient pas comme vous comme étant, dans le meilleur des cas, dans l'erreur.

Alors que la démarche spirituelle, plus intérieure, plus personnelle, plus intime...
- on parlera, en accord avec l'étymologie, de démarche ésotérique ; allez, on relit ne confondons pas guerre intestine et gastro-entérite -,
... amène plutôt à rechercher les points de convergence entre tous les hommes, au-delà de leurs croyances, justement.
(Vous trouvez curieux, voire antinomique, qu'une démarche intérieure débouche sur plus d'universalité? Pourtant, nous le savons tous: en littérature, ce ne sont souvent que les passages où l'auteur s'introspecte et se raconte, le plus honnêtement possible, dans ce qu'il a de plus intime, qui nous parlent à tous, car faisant écho à ce que nous vivons et ressentons tous, pauvres humains que nous sommes.) 

Ah, les croyances... 
Ces croyances qui, finalement, vivent ce que vivent les roses, l’espace d’un matin.
Je trouve ainsi particulièrement savoureux que l’on parle de théologie quand on traite du Christ, et de mythologie quand on évoque Zeus.

- Ben, évidemment! Jésus est notre Seigneur, rien à voir avec les fables de Zeus!
- Oui, c’est bien ce que je veux dire. En croyant en un Jésus bien figé, historique, vous risquez, alors, de rejeter toutes les autres croyances, qui ne sont pour vous que mythologies.
Car c’est vous qui avez raison, et qui professez la seule vraie foi.

"Non, il ne copie pas ton look, Il s'appelle Zeus.
Et le comble, c'est qu'il était ici avant nous"

Alors que la spiritualité vous apprendrait que tout le monde peut avoir raison.
Que chacun à sa propre vérité, en lui.

Enfonçons les portes ouvertes:
Je connais des chrétiens qui sont de vrais salopards, imbus d'eux-mêmes, et des athées farouches qui pourtant se comportent comme de vrais chrétiens.

Je connais aussi des chrétiens humbles, aimants, bienveillants, et des athées qui ne sont que de sales cons arrogants, méprisant les croyants, alors qu’eux-mêmes ne sont même pas capables de comprendre que “ne pas croire” ou croire en la Science relève aussi de la croyance

Encore une fois: les croyances…


Tout ça pour vous dire que je vous avais préparé un sujet sur, non pas Pâques ou Jésus, mais bien sur l’Esprit. 

Ce qu’on appelle, avec nos mots et notre vision du monde bien limités, “Dieu”.

Cet Esprit sur lequel s'est construit le mot spiritualité.
(Alors, laissez-moi rire, avec ce fameux “spiritualité sans Dieu”, superbe (divin?) oxymore. Mais non, acceptez l'idée de Dieu, sans tabou, comme des adultes, mais essayez plutôt de l'intérioriser: personne ne peut vous l'imposer, ou la définir pour vous...)


Oui, je sais, j’en ai déjà parlé, de Dieu (ou du moins, du mot Dieu):
en attendant *gheu-*dyeu-
By Jove, Olrik

Mais ici, je voulais vous présenter une autre racine indo-européenne désignant le Grand Esprit: …


Avant de l’aborder, quelques mots, quand même, sur le français résurrection.

Avec une première question, toute simple: dites-moi, quel est le verbe qui correspond à ce substantif “résurrection”?

Allez, cherchez.

Encore.

...

Encore, prenez votre temps.

...

Ressusciter, peut-être?

Ben non. Raté. Rien à voir.

Jacques-Bénigne Bossuet,
1627 - 1704
Ô nuit désastreuse! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle: le lien étymologique entre résurrection et ressusciter se meurt, le lien étymologique entre résurrection et ressusciter est mort!



(Oui - pour les nouveaux -, Jacques-Bénigne Bossuet, Aigle de Meaux à ses heures, est toujours bien alerte, et aime marquer d'une tirade dont lui seul a le secret les articles de ce blog où sont épinglés des faux-amis étymologiques.)




Mmmh... Il me semblait bien que ça en valait la peine...
Passons, voulez-vous, un peu de temps...
- le temps qu'il faudra -
... sur résurrection, et ressusciter.



Résurrection:

Nous avons emprunté le mot, au début du XIIème, et sous la forme resurrecciun, au latin ecclésiastique resurrectio, “fait de se relever en revenant à la vie”.

Et resurrectio, lui, s’était construit sur le latin resurrectum, supin de resurgō, resurgere.

Dans resurgō, on pouvait retrouver le verbe surgō (“sourdre, surgir, jaillir, se lever…”), précédé du préfixe re-, ici à valeur réitérative.

Resurgō signifiait donc, littéralement, se relever. 
Mais aussi, par extension, se rétablir, se ranimer.


Si, de surgō, nous avons tiré surgir, de resurgō, nous avons tiré... ressurgir. (fastoche)
Mwouais, ressurgir pourrait ainsi être un bon candidat au titre de verbe associé - étymologiquement du moins - au substantif résurrection.

Et à partir de surgō, nous avons encore créé...  s’insurger, insurgé et insurrection.
Et aussi insurrectionnel tant qu’à faire.

Insurrection est plus récent que résurrection ; nous ne l’avons emprunté que dans la deuxième moitié du XIVème, au bas latin insurrectio, “action de s’élever”.

Insurrection, série en 8 épisodes consacrée à l'Insurrection de Pâques
de 1916, encore appelée les Pâques sanglantes, tragique épisode de
l'histoire irlandaise. Une vraie boucherie...


Quant à s’insurger, il arrivera encore plus tard, au XVème, comme emprunt au latin insurgere, “se dresser”, mais spécialement dans le sens d’attaquer, et, figurativement, de “monter, devenir plus puissant” (ou aussi “faire des efforts”).

En français, cependant, le mot sera introduit avec le sens qu’on lui connaît encore de nos jours:
“s’élever contre l’autorité”.  

Daniel Craig, dans Les Insurgés, Edward Zwick, 2009


- Bon, admettons. Et surgō, alors, il venait d’où??
- Excellente question!

Surgō, figurez-vous, était lui-même, à la base, un composé

Eh oui!

De sub- (“sous”, mais qui indique ici plus particulièrement le mouvement de bas en haut), et de … regō, “diriger, mener, commander… .

Regō? Mais oui, descendant de notre illustre indo-européenne...

*reg-1,

à laquelle s'attachaient les notions de “mener”, de “rectitude”,

et à qui nous devons “rex”, roi, “rajah”, ou même … riche!

Mais oui, oooh, relisez donc...
The Queen, une femme comme les autres

Une femme comme les autres, peut-être.
Mais quel maintien, quelle prestance...


Ça, c’est pour résurrection.


Résumons:

*reg-1mener”,“rectitude” ➯ latin regō, “diriger, mener, commander
sub- + regō ➯ surgō, “se lever” ➯ surgir
in- +  surgō, “se lever” ➯ īnsurgō, “se dresser” ➯ s'insurger, insurrection
re- + surgō, “se lever” ➯ resurgō, “se relever” ressurgir
resurgō, “se relever” ➯ resurrectum ➯ resurrectio  ➯ resurrecciun ➯ résurrection

Bon, au tour de ressusciter, maintenant!

Ressusciter est un emprunt du début du XIIème au latin… resuscitō, resuscitāre, “réveiller, rallumer…”.

Vous l’aurez compris, il s’agit à nouveau d’un composé: 


re- (à valeur itérative) + suscitō, suscitāre, dans le sens de “ériger, élever”, mais aussi
- et c’est ce qui nous intéresse -
“réveiller, encourager, (et évidemment) susciter …”.


Mais en fait, suscitō lui aussi, était un composé! 
Oui, je sais, mais on s'accroche.














De sub-, encore lui, et de … citō.

- Ouais bon, c’est pas de sitôt qu’on va en parler, hein!!
- Que du contraire! Sitôt dit, sitôt fait, citō... 
(ouais bon, c’est vraiment facile, et peut-être même, je dois l’avouer, indigne de moi. Et en plus, citō ça se prononce kitō).

Citō, donc - reprenons -, signifiait “mouvoir fortement, secouer, pousser”.

Ou aussi, par extension, ... “appeler, convoquer

Mais... pourquoi, diable? 
Comment expliquer ce très surprenant développement, qui fait passer le sens de ce verbe de mouvoir à appeler?

En voilà une question qu'elle est bonne.

Mouvoir, c'est mettre en mouvement. Causer un mouvement.

Quand vous appelez, convoquez quelqu'un, vous faites de même: vous poussez cette personne à se mettre en mouvement, vous causez son déplacement, même si par la voix, et non en la secouant et en la poussant dans le dos.

D'où ces dérivés français de citō, qui sémantiquement, à première vue, semblent bien éloignés de la notion première de mouvement:
  • citer (OUI!, comme citer en justice: convoquer devant le tribunal),
  • réciter (le sens premier du latin recitāre, avec ce re- à valeur intensive,  était “lire à haute voix un acte”, d'où “débiter, lire de mémoire...”, d'où aussi nos récit, récital, récitation...
  • susciter,
  • inciter,
  • exciter.


Citō est intéressant.

Car il était le fréquentatif (forme exprimant la fréquence, la répétition) du verbe… cieō, ciēre, “mouvoir”. (Citō était construit sur la base du supin de cieō: cītum.)

Et cieō (ou ciō), “mouvoir, provoquer, déplacer, évacuer, convoquer…”, provenait d’une racine indo-européenne…

Na na na na euh.

Vous voulez peut-être la connaître?
Allez. (Encore une fois, je suis vraiment trop bon.)

L’imperfective …
*ḱey-. 

Que Watkins restrancrit en
*keiə-.

Et que l'on pourrait comprendre comme “mettre en mouvement”.


*keiə-!

C'est peut-être elle - je dis bien peut-être, rien n'est sûr, et Watkins est prudent - qui serait à l'origine de la racine germanique *hait-, “appeler, convoquer”.
Si c'était le cas, on pourrait expliquer cette descendance par le passage par une variante au degré o de *keiə-: *koid-.

C'est à ce proto-germanique *hait- que l'on doit, notamment...
  • le bas allemand heten, 
  • l'allemand heißen, 
  • le danois hedde, 
  • le néerlandais heten, et 
  • le suédois heta, 
tous dans le sens de “appeler”, ou “être nommé”.
(Il existe même un verbe anglais basé sur  *hait-, mais qui est désormais désuet: hight, être nomméêtre appelé”.)

De même, et ici par l'intervention d'une forme suffixée de *koid-*koid-ti-, on expliquerait l'anglais hest (obsolète), “commandement, injonction” et cet autre anglais ô combien formel behest, ordre, commandement”.


Pour retrouver un chemin nettement mieux jalonné, à présent, parlons du degré zéro de notre sympathique *keiə-*kiə-.

C'est par une forme suffixée à valeur itérative, *kiə-eyo-, qu'elle nous donnera bien plus tard le latin cieō, ciēre, “mouvoir”, mieux connu, vu d'où nous sommes, pour son fréquentatif citō.


Il y a un dérivé, anglais, de citō, que je n'ai pas encore mentionné. 
Ce sera chose faite: solicitor, selon le contexte, “notaire”, ou “avocat”.

Évidemment, il prend tout son sens quand vous le rapprochez des acceptions diverses de citō et ses composés, comme “citer en justice”, convoquer”, ou “lire un acte à haute voix”. 

Deux Solicitors


Enfin, une autre forme suffixée de *kiə-*kiə-eyo-, se retrouve, elle...
- MAIS OUI! - 
... dans les grecs anciens κίω, kio, “aller”, et surtout κινέω, kineo, “mouvoir”! 

Comme dérivés, sans surprise, nous en aurons cinéma(-tographe), cinémascope, cinématique, ...

Truffaut, tournant le tournage de la Nuit Américaine
(comprend qui peut)

Et je nous en remets pour la nième fois la bande annonce,
(presque) rien que pour le Grand Choral, de Georges Delerue



... ou encore tous ces mots en kiné-: kinétique, kinésiste, le très tendance hyperkinésie,  kinésiologie, télékinésie, et j'en passe.

l'hyperkinésie, mal de notre société

pourtant, parfois, la solution est si simple.


Wouah!

Avant de nous quitter, faisons vite, comme nous l'avons fait plus haut avec résurrection, le point sur l'histoire du mot ressusciter:

*keiə-, *kiə-“mettre en mouvement” ➯ latin cieō ➯ fréquentatif citō “mouvoir, convoquer” ➯ français citer (réciter, inciter, exciter...)
sub- + citō ➯ suscitō “réveiller, encourager, susciter”
re-  + suscitō ➯ resuscitō, “réveiller, rallumer…” ➯ ressusciter


- Mais?? Et cette racine qui évoquait le Grand Esprit, alors?
- Ah oui, tiens, je l'avais oubliée! Ben mince... on en parlera dimanche prochain, hein?


Bon dimanche de Pâques à toutes et tous! 
Et passez une très belle semaine!



Frédéric

******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).

******************************************


Et pour nous quitter,

la fin de la Passion selon saint Matthieu (BWV 244). 
Fin que l'on peut décomposer en deux grandes parties:

La première: une série de quatre ... récitatifs
(un récitatif? une voix de soliste soutenue par un accompagnement instrumental)
+ un choeur, 

La deuxième: le double choeur final.

Cette oeuvre musicale, pour moi l'une des plus belles qui ait jamais été composée, et dans cette interprétation précisément, dirigée par Karl Richter, a le pouvoir de m'émouvoir. 
Jusqu'aux larmes. 

Tout comme c'est Nathalie de Bécaud qui m'a donné le goût du russe, je me demande si, finalement, ce n'est pas Bach qui a fait de moi un chrétien.




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