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dimanche 2 avril 2017

restaurer un ancien restaurant, c'est quand même le comble






“Quand j'entends discourir des cons au restaurant, je suis affligé, mais je me console en songeant qu'ils pourraient être à ma table.”

Frédéric Dard


“Faire parler un homme politique sur ses projets et son programme, c’est comme demander à un garçon de restaurant si le menu est bon.”

Jean Dutourd 




Bonjour à toutes et tous!





Oui, 

c’est encore la racine indo-européenne *stā-, “être debout” qui va occuper notre dimanche.


Avant toute chose, faisons rapidement un tout petit retour en arrière. 
Oh, un tout petit: jusqu’à la semaine dernière.
l'étalon détala devant l'étalage.

Nous avions vu que les français étal et stalle provenaient du vieux francique *stal (ou *stall), issu du proto-germanique *stallaz-, dérivé de notre délicieuse *stā- par *stə-tlo-, une forme suffixée basée sur son degré zéro *stə-.

Un ami
- que je remercie ici -,
qui se reconnaîtra, m’a fait remarquer qu’il y avait encore un autre mot français issu de la même source…

Eh oui!

Tadaaaa!



Piédestal!




- Quoi, mais piédestal provient de l’italien, enfin!
De piedistallo, piedestallo, littéralement “pied de support”, mot du XVème, désignant un support servant de soubassement à une colonne, une statue, un vase…!!!
- Oui, vous avez parfaitement raison.

Mais la question à se poser devrait être: “mais d’où provient l’italien piedistallo, piedestallo…”

Eh!



Car voilà, le stallo de piedestallo est bien d’origine ... germanique.

Visiblement, personne en francophonie n’avait fait le rapprochement non plus, lors de l'introduction du mot en français.

Pour preuve, les différentes altérations que le mot italien, une fois emprunté en français, subira:
  • On en a tout d’abord fait “pied d’estrail” (XVème), 
  • puis piedestrat (XVIème), 
  • ou encore pedestal 
  • et pied destal.
(Ce n’est, soit dit en passant, qu’en 1545 que l’on retrouve la première occurrence de piédestal en tant que “piédestal”.)
Mais donc, à aucun moment, on en aura fait un “pied d’estal”, “pied d’étal” ou un “pied de stalle”.
Si cela eût été le cas, on eût pu penser que quelqu'un avait percé, à l'époque, l'étymologie du mot, et qu'il l'avait associé à notre francique *stal(l). Ben non.


Bon. Revenons à l'article d'aujourd'hui.


Dites-moi, et si je vous parlais de restaurer, restauration, restaurant et de l’anglais store?
(C'est pas vraiment que je vous donne le choix, hein...)
Vous devinez certainement que l’anglais store et le français restaurer ont des gênes en commun… 

Mais encore? Quels sont les liens précis qui peuvent exister entre ces mots? Mmmh?


Tout commence par *stāu-, altération de la forme allongée *staəu-, toujours bien basée sur la fascinante - et indo-européenne, ce qui ne gâche rien - *stā-.

*stāu- devait vouloir dire quelque chose comme
“être debout, robustesolidement campé”.  
D’où une notion de solidité, de force, que l’on associe à cette racine.
Solidité qui transparaît clairement dans le sanskrit स्थूर, sthUra, “grand, fort, solide…”, descendant d’une forme suffixée de *stāu-, *stau-ro-.

Et cette même logique nous amène à penser que c’est précisément cette forme *stau-ro-, passée cette fois par le proto-italique *stauro-
(non attesté, vous pensez bien),
et de même signification: “grand, fort”…, qui se retrouvera dans le composé latin classique īnstaurō, instaurāre, notamment
“réparer, restaurer, renouveler, répéter, remettre en état, remettre sur pied”.

Évidemment, de instaurāre, nous tirerons… instaurer.

Qui, en un premier temps, signifiera plutôt “renouveler, célébrer à nouveau”, pour au début du XVIème, prendre le sens moderne de “fonder, établir”… 


1ère astuce: parler français.
Je t'en foutrai, moi, du"management de la performance". 


Mais sachez que instaurāre nous avait également donné un autre verbe en ancien français, aujourd'hui disparu, mais bien représenté au Moyen Âge:


estorer, 

pour “établir, instituer” (1138), puis “construire, réparer” (1155 et 1160), puis enfin “équiper, fournir”

Ah, gémissons ; pleurons la perte de ce vieux français estorer!




Heureusement, d’autres, qui nous l’avaient emprunté, en ont fait bon usage.
Et l'ont conservé.
Et l’utilisent toujours.

Oui, je veux parler des Anglais.
Ceux d’avant le Brexit, bien sûr.
Ceux qui savaient encore s'enrichir des apports nouveaux, des différences...



Ces Anglais qui ont pris l’ancien français estorer dans le sens d'“équiper, fournir”, l'ont anglicisé en store, et en ont fait un peu plus tard… store, l’entrepôt, le stock, la réserve…”. 
Oui, car pour pouvoir approvisionner, fournir, équiper, ben, il faut aussi conserver, stocker (les denrées, les matériaux…).



Et vous noterez qu'en américain particulièrement, store reprend toujours bien la définition du lieu d’approvisionnement: le magasin.




Et donc, en latin, *stau-ro- nous avait donné īnstaurō.

Mais ce n'est pas tout. Mais non!

De *stau-ro-le latin s'est encore enrichi de… rēstaurō, rēstaurāre, qui en latin impérial s’employait dans le sens de “rebâtir, refaire, réparer”, et plus tard s'utiliserait dans le sens de “reprendre, renouveler…”. 

Rēstaurō s’est en fait créé sur īnstaurō, par substitution de préfixe, perdant le in- d'origine mais recevant à la place un beau re- à valeur itérative.

Fin du Xème, on parlait, en ancien français, de restaurar. On lui connaissait aussi une forme restorer.

Ce n’est que dans la première moitié du XIIème qu’on trouve en français “restaurer”.
Euh, oui, parce que vous l’aurez compris, du latin rēstaurō, on a fait notre français restaurer.
Ce qui n'est pas vraiment ce qu'il y a de plus original, j'en conviens.

Au tout début de son introduction en français, le verbe exprime le fait de guérir une blessure, ou un organe malade… (on est fin du Xème).
Par la suite, il signifiera “redonner des forces (à quelqu’un), en parlant de nourriture, d’aliments fortifiants (début du XIIIème).

Parallèlement, dès le XIIème, il s’emploiera dans le sens général de “remettre dans un état antérieur”, qui trouvera gaiement sa place dans le vocabulaire de l’architecture, puis de l’art, bien sûr.

restauration d'un bâtiment ancien

Au XIVème siècle, la forme pronominale se restaurer n’aura encore que le sens précis de reprendre des forces.
Et ce n’est que bien plus tard, au début du XIXème(!!), qu’elle se comprendra enfin comme reprendre des forces, spécialement… en prenant de la nourriture! 



Quant à restaurant, 
le participe présent de restaurer, pour les non-francophones (et pour les francophones aussi, d'ailleurs), 
il sera substantivé dès le moyen français, en correspondant sémantiquement, et en toute logique, à l’emploi du verbe, pour signifier ainsi, par exemple, rétablissement…

On le trouvait dans la locution “être hors de restaurant” pour “sans aucune force”, “incapable de se remettre sur pied”.

Au XVIème, on commencera à l’utiliser sous l’acception d’aliment reconstituant”.

Au milieu du XVIIème, même, il se spécialisera même pour désigner un bouillon reconstituant, fait de jus de viande concentré. Mmmmh.



Par ailleurs, au XVIIIème, restaurant prendra encore le sens figuré de réconfort.

Mais surtout, à la même époque, par métonymie, en rapport avec son sens d'aliment / bouillon reconstituant, il prendra ENFIN la valeur qu’on lui connaît à présent:
“établissement servant des repas contre paiement”.   



On raconte que le premier restaurant - ou en tout cas, le premier établissement portant ce nom - aurait été ouvert à Paris en 1765, rue des Poulies - aujourd'hui rue du Louvre -, par un marchand de ... bouillon, un certain Boulanger, dit Champ d'Oiseau”.



Et l’anglais to restore vient, encore une fois, de notre ancien français restorer.

Ben oui.

N’ayant pas connu l’évolution sémantique que le mot connaîtra en français, l’anglais restore,

tel une brèche dans le continuum espace-temps,

nous permet de retrouver les acceptions du mot français d’origine: “restituer, rétablir, réparer, rénover…”  





Une cht'tite récap?

Oui, hein, car les mots de ce dimanche me semblent s'enchevêtrer particulièrement...













Allons-y, très schématiquement:

*stā-  *staəu-  *stāu-*stau-ro- ⇒ sanskrit स्थूर, sthUra, et latin īnstaurō.
Latin īnstaurō ⇒ ancien français estorer, puis français instaurer.
Ancien français estorer ⇒ anglais store.
Latin īnstaurō ⇒ latin rēstaurō ⇒ ancien français restaurar et restorer.
Restaurar, restorer ⇒ français restaurer, puis restaurant.
Ancien français restorer  ⇒ anglais restore
Ouf.



Et nous en restauerons là pour ce dimanche!


Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!

En vous disant déjà que dimanche prochain, nous poursuivrons notre tour des dérivés de notre invraisemblable *stā-.



Frédéric


Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



Et pour nous quitter, un morceau un peu nostalgique

When I was a boy, 
par Jeff Lynne.

Jeff Lynne?
Mais oui, celui qui est à l’origine de ELO: Electric Light Orchestra



Quand je n’étais qu'un gamin. 

Hier, j’ai signé le compromis de vente de la maison qui m’a vu grandir.

Ici avec mon bon chien Rack, dans la cuisine de cette vieille maison

Et les souvenirs de tous ces moments passés dans cette maison, dans MA maison, se bousculent, et me remuent.

Souvenirs heureux, d’un temps d’insouciance,
ou particulièrement tristes, si pas carrément tragiques.
Je me dis parfois que c’est l’humour qui m’a permis d’accepter les choses, et finalement, d’être toujours là.

Vous connaissez peut-être les derniers mots de Arthur Stanley Jefferson, dit Stan Laurel:

Stan Laurel,
16 juin 1890 – 23 février 1965

Stan Laurel était prostré dans son fauteuil ; quatre jours auparavant, il venait d'avoir une sérieuse crise cardiaque, et son infirmière était à son chevet.
Quand il lui dit qu’il aimerait aller skier, l’infirmière, surprise, lui répondit qu’elle ignorait qu’il était skieur.
Ce à quoi il rétorqua “Je ne le suis pas, mais je préférerais nettement skier à ça!”.
( “I'd rather be doing that than this!”)
Ce furent ses dernières paroles.
Quelques minutes plus tard, l’infirmière constatait qu’il était parti, paisiblement, toujours assis dans son fauteuil.



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